Les amphétamines sont connues pour couper les élans vitaux mais cette fois-là, ce fut le contraire et Lélia avait été conçue dans l’euphorie d’une nuit sans fin. C’est précisément ce qui passionnait Vicente dans les drogues. La surprise. Les réactions inattendues. Les expériences chimiques entre un corps vivant et des substances tout aussi vivantes, l’infinité des états qui en résultent, suivant l’heure et le jour, le contexte et les doses, la température ambiante et la nourriture ingurgitée. Il pouvait en parler pendant des heures entières, avec une précision de chimiste. Dans ce domaine, Vicente était un érudit, connaissant des pans entiers de la chimie, de la botanique, de l’anatomie et de la psychologie – il aurait pu passer haut la main les examens les plus difficiles, s’il existait un concours en toxicologie.
Vicente sentait qu’il mourrait jeune, qu’il n’en avait pas pour longtemps, à supporter cette vie-là. Ses parents lui avaient donné à la naissance un prénom qu’il n’aimait pas, Lorenzo. Alors Lorenzo s’était rebaptisé Vicente et il avait choisi le prénom d’un oncle mort prématurément, d’un accident mortel dans une usine. Ayant respiré des vapeurs d’un produit corrosif qui perfora ses poumons, cet oncle mourut dans les souffrances indicibles d’une hémorragie interne. Il était papa d’une petite fille de 3 ans. Vicente se suicida à quelques jours de l’anniversaire de Lélia, qui allait avoir cet âge-là.
— Vicente a fait une overdose sur le trottoir, en bas de chez sa mère. C’est la concierge qui l’a retrouvé.
— Donc elle a appelé la police…
— Exactement. Et la police a consigné l’événement dans un cahier, que j’ai retrouvé. C’est un vieux cahier au papier jauni, avec des lignes horizontales. Les pages sont constituées de cinq colonnes à remplir. « Numéros, Dates et Direction, États civils, Résumé de l’affaire. » Sur la page qui concerne mon père, il est essentiellement question de vols. Au milieu, il y a sa mort. Toutes les affaires sont écrites avec la même plume, à l’encre noire. Sauf celle qui concerne Vicente. Pourquoi ? Le policier a utilisé une encre bleu ciel, très claire, presque effacée avec le temps. Il a écrit : «
— Ce policier devait aimer les formulations anciennes car ce « sieur » est un peu anachronique.
— «
— Pourquoi le policier ment-il ?
— Ce qui s’est passé, c’est que la concierge a appelé la police quand elle a vu un cadavre dans la rue. Et puis en reconnaissant Vicente, elle a réveillé Gabriële, pour lui dire que son fils était mort. Gabriële a demandé à ce qu’on ne laisse pas son fils gisant sur le trottoir et qu’on le monte dans son lit… d’où la confusion. Ensuite le policier pose une série de questions : «
J’y ai appris trois choses sur mon père. Que la cause présumée de sa mort était le suicide. Que son cadavre avait été retrouvé dans la rue en bas de chez Gabriële. Et qu’en ce mois de décembre 1947, au beau milieu de la nuit, il n’avait aux pieds qu’une paire de sandales.
— Tu ne t’es jamais posé de questions sur tes origines ?
— Non. Bizarrement jamais. Je ressemble tellement à Vicente, il n’y a pas vraiment de doute possible. Je suis son portrait craché. Mais une nuit, pour emmerder Yves et Myriam, je leur ai posé la question.
— Quelle question ?
— Je leur ai demandé de qui j’étais la fille, pardi !
— Pourquoi ?
— À ton avis ? Pour faire parler ma mère… Myriam ne disait jamais rien. Elle ne racontait jamais rien. J’en ai eu marre. Tu comprends ? Marre. J’avais envie qu’elle me parle de mon père. Alors je suis allée la chercher. Pour la faire sortir de son silence, il fallait que je tape fort. Nous étions à Céreste, c’étaient les grandes vacances. J’ai provoqué ma mère et Yves en début de soirée. Et Yves l’a très mal vécu. Ce fut une nuit terrible entre nous, orageuse.
— Est-ce qu’il se sentait responsable de la mort de ton père ?
— Le pauvre, j’espère aujourd’hui que non. Mais peut-être à l’époque avait-il ce sentiment ? Quoi qu’il en soit, le lendemain matin, j’ai fait mes bagages, avec ton père qui était avec moi, nous sommes rentrés à Paris.
— Nous n’étions pas nées à ce moment-là ?