Un matin, à Lodz, les parents d’Emma se réveillent prisonniers. Leur quartier a été bouclé pendant la nuit, avec des barrières en bois, doublées de fils barbelés. Les patrouilles de la police régulière empêchent les gens de s’enfuir. Impossible d’entrer, impossible de sortir. Les magasins ne sont pas approvisionnés. Les germes et les microbes se répandent. Semaine après semaine le ghetto devient un tombeau à ciel ouvert. Chaque jour, des dizaines de personnes y meurent de famine ou de maladie. Les corps s’entassent sur des charrettes dont on ne sait pas quoi faire. Il se répand des odeurs infectes. Les Allemands n’entrent pas à cause des épidémies. Ils attendent. C’est le début de l’extermination des Juifs, par mort « naturelle ».

Voilà pourquoi Emma n’a plus de nouvelles de ses parents, ni d’Olga, Fania, Maria, ni de Viktor, son petit frère.

Noémie s’inscrit dans un cours de formation accélérée de professeur, qui lui permettrait d’obtenir un diplôme au mois de juillet si les examens ne sont pas repoussés. Et ainsi, de gagner sa vie, tout en écrivant.

— Regarde cette lettre. On y voit que, malgré l’interdiction faite aux Juifs de publier des livres, elle n’abandonne pas son projet.

Sorbonne 9 h en attendant le prof.

Chère Maman, cher Papa, cher Jacquot,

J’ai eu il y a trois semaines une espèce de « choc sentimental ». Et depuis j’ai écrit avec une très grande facilité de nombreux petits poèmes en prose.

De tout ce que j’ai écrit, ils sont certainement les plus publiables. En ce sens qu’ils sont mûrs, et comportent déjà en eux quelque chose. Je les ai envoyés à Mlle Lenoir et hier elle m’a demandé de venir pour que nous en parlions. Ils lui ont plu. Il y avait même des moments où elle me disait quelles étaient les choses qu’elle aimait, j’en étais gênée… Enfin, elle est très emballée.

Bibliothèque Sorbonne 3 h 20

Elle les a tapés à la machine et envoyés à quelqu’un qui pourra en donner un jugement bien plus impartial, car elle a peur d’être trop sévère ou de ne pas l’être assez. Vraiment, hier a été un grand jour pour moi.

Je ne sais pas exactement comment dire les choses, mais j’ai senti hier avec force que plus tard, non pas plus tard comme on dit un jour, mais dans deux ou trois ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, j’écrirai et je publierai.

Voilà, je vous aurais raconté bien des choses plus précises encore. Mais je ne peux pas. C’est trop compliqué et par moment trop douloureux. Toujours est-il que je dois à quelqu’un ça. Pas mal. Que j’aime beaucoup.

Là-dessus je vous embrasse fort et attends Jacquot vendredi. Je serai à la gare.

Je vous embrasse No.

Cette lettre, non datée, a été écrite avant le mois de juin 1941. À cette date, Myriam et Noémie apprennent qu’un numerus clausus limite à présent l’inscription des étudiants juifs à l’université. Elles doivent renoncer à la Sorbonne.

Numerus clausus. Ce mot les choque. Elles l’entendaient dans la bouche de leur mère, qui n’avait pas pu faire les études de physique dont elle rêvait. Ces mots latins évoquaient une période éloignée, la Russie, le XIXe siècle… Jamais elles n’auraient pu imaginer que cela pourrait un jour les concerner.

À Paris, des attentats sont commis contre des soldats allemands. En représailles, des otages sont fusillés. Et les théâtres, restaurants et cinémas sont fermés pour un temps donné. Les filles ont la sensation de ne plus avoir le droit de rien faire.

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