— Écoute-moi bien No, ici, on appelle ça « radio chiotte ». Tiens-toi loin de toutes ces histoires dégueulasses. Et dis à ton frère de faire la même chose. Ici les conditions sont dures, il faut pouvoir les supporter. Ces récits horribles, il faut les fuir. C’est compris ?

— À ce moment-là, le docteur Hautval croyait sincèrement que les prisonniers du camp de Pithiviers étaient envoyés en Allemagne pour travailler. Dans ses mémoires, elle écrira : « J’ai encore beaucoup de chemin à faire avant de comprendre. » Une façon pudique de dire ce à quoi elle va bientôt être confrontée. Si tu veux un aperçu, lis le sous-titre de son livre : Médecine et crimes contre l’humanité : le refus d’un médecin, déporté à Auschwitz, de participer aux expériences médicales. Prends-le si tu veux, je te conseille de te munir d’une bassine, parce que je t’assure que ça donne envie de vomir et ce n’est pas une façon de parler.

— Mais pourquoi le docteur Hautval va-t-elle être envoyée à Auschwitz ? Elle n’est ni juive ni prisonnière politique.

— Elle était trop grande gueule, elle défendait trop les faibles. Elle sera déportée début 1943.

Les 17 et 18 juillet sont des journées chaudes. Beaucoup de travail à l’infirmerie. Évanouissements, malaises, les femmes enceintes ont des contractions. Une femme hongroise demande une piqûre de coramine, elle est médecin, elle sait qu’elle est en train de faire une crise cardiaque.

Le lendemain, le 19 juillet, les premières familles débarquent du Vélodrome d’Hiver. Les huit mille personnes emprisonnées depuis plusieurs jours ont été réparties entre les différents camps de transit, Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Pour la première fois, il y a majoritairement des enfants et leurs mères. Ainsi que des personnes âgées.

— Quelques jours avant les grandes rafles, des rumeurs avaient circulé dans Paris. Certains chefs de famille avaient pu s’enfuir. Seuls. Parce que personne n’avait anticipé que cette fois-ci, les femmes et les enfants seraient embarqués. Tu imagines la culpabilité de ces pères ? Comment vivre après ça ?

Le camps de Pithiviers n’a pas la capacité d’accueillir autant de monde d’un seul coup. Il n’y a plus de place dans les baraques, plus de lit nulle part, rien n’est prévu ni adapté à ce flot.

Les bus arrivent sans discontinuer. L’arrivée des familles à Pithiviers provoque une panique qui s’empare de tous, des prisonniers qui étaient là avant eux, des administrateurs du camp, des soignants et des policiers eux-mêmes. Le secrétariat général à la Santé avait pourtant envoyé une lettre au secrétaire général de la police, René Bousquet, pour avertir que les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande « ne sont pas aménagés pour recevoir un nombre trop important d’internés (…). Ils ne pourraient les héberger, même pour un temps relativement court, qu’au détriment des règles les plus élémentaires d’hygiène et au risque de voir se développer, surtout dans la saison chaude, des épidémies d’affection contagieuses. » Mais aucune mesure d’hygiène n’est prise. En revanche, le 23 juillet, le préfet du Loiret envoie sur place cinquante gendarmes supplémentaires.

L’administration pénitentiaire n’a rien prévu pour les enfants en bas âge. Il n’y a pas de nourriture appropriée, il n’y a pas de quoi les laver, ni les changer. Pas de médicaments adaptés. Dans la chaleur de ce mois de juillet, la situation des mères est effroyable, elles n’ont pas de langes, pas d’eau propre, les autorités n’ont pas pensé qu’il faudrait fournir du lait – ni des ustensiles pour faire bouillir l’eau. Un rapport d’inspection est envoyé à ce sujet au préfet. Qui n’en fera rien. Mais de nouveaux fils barbelés sont rapidement livrés, afin de doubler ceux existants. Les gendarmes ont eu peur que les petits enfants puissent s’échapper en se faufilant.

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