Le 25 juillet, le docteur Hautval comprend, en passant dans les couloirs de l’administration, qu’un nouveau départ de convoi se prépare. Mille personnes vont être envoyées en Allemagne, afin de désengorger le camp. Elle a peur d’être séparée de Noémie. «
— Ne m’enlevez pas cette aide-soignante. J’ai mis beaucoup de temps à la former. Elle est efficace.
— Très bien. Nous allons chercher une solution. Laissez-moi réfléchir.
La lettre que Noémie avait envoyée à ses parents arrive aux Forges ce même samedi 25 juillet. Ils sont rassurés. Ephraïm prend alors sa plume pour écrire une lettre au préfet de l’Eure. Il veut savoir ce que l’administration française compte faire de ses enfants. Combien de temps vont-ils rester au camp de Pithiviers ? Quelle sera ensuite la situation dans les semaines à venir ? Il joint à son courrier une enveloppe timbrée, pour obtenir une réponse.
— Un jour, aux archives de la préfecture de l’Eure, je suis tombée sur cette lettre d’Ephraïm. C’était bouleversant. J’ai tenu dans les mains l’enveloppe qu’il avait fournie, avec son timbre d’1,50 F à l’effigie du maréchal Pétain. Personne n’avait répondu.
— Je croyais que les archives de l’administration avaient été détruites après la guerre ?
— Pas vraiment, disons que l’État français a nettoyé ses administrations, notamment des dossiers compromettants. Mais trois départements n’ont pas obéi – dont, par chance pour nous, l’Eure. Tu n’imagines pas ce qui est encore là, dans les archives, comme un monde souterrain, un monde parallèle, encore vivant. Des braises sur lesquelles il suffit de souffler pour les raviver.
Les jours passent. Ils sont ponctués par les démarches d’Ephraïm et d’Emma à la mairie pour notifier leur présence. Que peuvent-ils faire d’autre, sinon attendre des nouvelles de leurs enfants ?
Pendant ce temps, le docteur Hautval et l’administrateur du camp de Pithiviers ont trouvé une solution pour que Noémie ne soit pas sur la liste du prochain départ de convoi. En ce mois de juillet 1942, certaines personnes sont encore épargnées par les départs à Auschwitz : les Juifs français, les Juifs mariés avec des Français, les Roumains, les Belges, les Turcs, les Hongrois, les Luxembourgeois et les Lituaniens.
— Votre aide-soignante appartient-elle à l’une de ces catégories ?
Adélaïde se souvient que Noémie est née à Riga. Elle sait que c’est en Lettonie, et non en Lituanie, mais elle tente sa chance. L’administrateur du camp ne fait pas la différence entre les deux.
— Trouvez-moi sa fiche d’entrée qui prouve sa nationalité lituanienne et je veillerai à ce qu’elle ne parte pas.
Hautval se précipite dans les bureaux de l’administration pour récupérer sa fiche d’entrée. Malheureusement, le lieu de naissance de Noémie n’y est pas mentionné.
— Essayez, propose l’administrateur du camp, de retrouver un acte de naissance. En attendant, j’indique que son cas n’est pas clair et que le départ est suspendu.
L’administrateur du camp rédige, ce mardi 28 juillet, une liste intitulée : «
— Cette liste, tu l’as retrouvée, maman ?
Lélia fit oui de la tête. Je sentais que son émotion était trop profonde pour prononcer des paroles. J’essayai d’imaginer ce qu’elle avait pu ressentir en lisant ces mots : personnes paraissant avoir été arrêtées par erreur. Mais imaginer n’est parfois pas possible. Il faut alors simplement écouter l’écho du silence.
Adélaïde Hautval fait une demande spéciale à l’administration pour tenter de retrouver les papiers d’entrée en France de Jacques et Noémie. Elle ne croit pas au miracle, mais elle gagne du temps.