Au camp, le rapport d’un policier indique que « le contingent de juifs arrivé aujourd’hui se compose, pour 90 % au moins, de femmes et d’enfants. Tous les internés sont très fatigués et déprimés par leur séjour au Vélodrome d’Hiver, où ils ont été très mal installés et ont manqué de tout ». Quand Adélaïde Hautval prend connaissance de ce rapport, elle se dit que les termes « très fatigués » et « déprimés » sont de drôles d’euphémismes. Les familles arrivent du Vél’ d’Hiv dans un état de détresse absolue. Elles ont passé plusieurs jours entassées dans un stade, dormant par terre, sans sanitaires, dans des gradins ruisselants d’urine à l’odeur insoutenable. La chaleur était étouffante. L’air saturé de poussière, irrespirable. Les hommes sont sales, ils ont été traités comme du bétail, humiliés, battus par les policiers, les femmes aussi sont puantes de chaleur, celles qui ont eu leurs règles ont leurs habits ensanglantés, les enfants sont poussiéreux et dans un état d’épuisement inimaginable. Une femme s’est suicidée en se jetant depuis les gradins sur la foule. Sur les dix toilettes, la moitié a été condamnée, à cause des fenêtres qui donnaient sur la rue et pouvaient permettre aux gens de s’échapper. Il ne restait donc que cinq latrines pour près de huit mille personnes. Dès la première matinée, les cabinets débordèrent et il fallut s’asseoir sur les excréments. Comme on ne leur donnait ni nourriture ni eau, les pompiers ont fini par ouvrir les vannes d’incendie pour désaltérer les hommes, femmes et enfants qui mouraient littéralement de soif. Désobéissance civile.

Le 21 juillet, Adélaïde et Noémie assistent au déplacement des mères et enfants en bas âge, qui sont parqués dans les hangars qui servaient jusque-là d’ateliers, désormais réquisitionnés et transformés en dortoirs. On les fait s’allonger à même le sol, sur de la paille. Il n’y a pas assez de cuillères ni de gamelles pour tout le monde, alors on met la soupe dans de vieilles carcasses de conserve. Aux enfants, on distribue d’anciennes boîtes de biscuits secs de la Croix-Rouge. Elles leur servent à manger, mais aussi à recueillir les urines la nuit. Les enfants se blessent sur le fer qui leur incise la peau.

La situation sanitaire se dégrade et des épidémies se propagent. Jacques attrape la dysenterie. Il reste le plus souvent possible dans sa baraque, où on entre « comme dans des cages à lapins, paille, poussière, vermine, maladies, disputes, criailleries. Pas une minute d’isolement », écrit Adélaïde Hautval dans ses mémoires. Noémie de son côté aide à gérer les débordements à l’infirmerie. Le docteur Hautval ajoute : « À l’infirmerie nous sommes deux, No et moi. On y trouve toutes les maladies possibles : des dysenteries graves, des scarlatines, des diphtéries, coqueluches, rougeoles. » Les gendarmes réclament des bons d’essence pour leurs camions en gare de Pithiviers, ils demandent de nouvelles baraques pour entasser les nouveaux venus. Rien ne les a formés à ça.

— Que racontent-ils à leurs femmes, quand ils rentrent chez eux le soir ?

— L’histoire ne le dit pas.

Noémie impressionne le docteur non seulement par sa capacité de travail, mais aussi par sa sagesse. Elle dit souvent qu’il lui faudra elle-même passer par des épreuves terribles et faire preuve d’un grand courage. Elle le sent. « D’où lui vient cette connaissance ? » écrira le docteur Hautval dans ses mémoires. Le soir, dans la baraque, Noémie rédige son roman, jusqu’à ce que la nuit l’empêche absolument de voir.

Une Polonaise vient lui parler :

— Celle qui couchait là, à ta place. La femme avant toi. Écrivain aussi.

— Ah bon ? demande Noémie. Il y avait une femme écrivain ici ?

— Comment c’était son nom déjà ? demande la Polonaise à une autre femme.

— Je me souviens que de son prénom, répond-elle. Irène.

— Irène Némirovsky ? demande Noémie en fronçant les sourcils.

— Oui, c’est ça ! répond la jeune femme.

Irène Némirovsky n’est restée que deux jours au camp de Pithiviers, baraque no 9. Elle a été déportée avec le convoi no 6 du 17 juillet, soit quelques heures avant l’arrivée de Noémie.

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