5) Traversée de la ligne de démarcation à Tournus dans le coffre d’une voiture avec Jean Arp.

6) Les 2 gendarmes sur le plateau à Bououx.

7) Lors des rendez-vous des Filles du calvaire à la fin de la guerre lorsque je suis rentrée dans la Résistance.

Les situations les plus banales 1, 4, 6,

les plus cocasses 2,

une chance inouïe 3,

risquée 5,

risque accepté, organisé 7.

Que ces situations aient été banales, risquées, cocasses, inouïes ou acceptées, la chance a joué en ma faveur. J’ai toujours essayé de garder mon espoir et le plus de sang-froid possible. Se souvenir c’est rapide. Rédiger c’est autre chose. Je m’arrête là aujourd’hui.

— Les personnages sont des ombres, conclut Lélia en ouvrant la fenêtre sur le soir tombant, pour allumer la dernière cigarette de son paquet. Personne ne pourra plus dire comment ils furent exactement de leur vivant. Myriam a gardé la plupart de leurs secrets. Mais bientôt, il faudra reprendre là où Myriam s’est arrêtée. Et rédiger. Allez viens, on va faire un tour au tabac, cela nous fera prendre l’air.

Pendant que j’attends Lélia dans la voiture garée en double file, au carrefour de la Vache noire, où le bureau de tabac reste ouvert après huit heures du soir, j’entends un petit bruit, puis je sens un faible écoulement le long de mes cuisses. Un mince filet d’eau tiède sort de mon corps, que je ne parviens pas à arrêter.

<p>LIVRE II</p><p>Souvenirs d’un enfant juif sans synagogue</p>

— Grand-mère, est-ce que tu es juive ?

— Oui je suis juive.

— Et grand-père aussi ?

— Ah non, il n’est pas juif, lui.

— Ah. Et maman, elle est juive ?

— Oui.

— Donc moi aussi ?

— Oui, toi aussi.

— C’est bien ce que je pensais.

— Mais pourquoi tu fais cette tête, ma chérie ?

— Cela m’embête beaucoup ce que tu dis.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école.

Tous les mercredis ma mère vient à Paris dans sa petite automobile rouge chercher ma fille à l’école en fin de matinée. C’est leur jour, le petit jour. Elles déjeunent, puis ma mère dépose Clara au judo avant de repartir dans sa banlieue.

Comme toujours, je suis arrivée très en avance, avant la fin du cours. C’est le moment de la semaine que je préfère. Le temps s’arrête, dans le gymnase éclairé par des néons fatigués. Jigoro Kano, l’inventeur du judo, surveille, bienveillant, les petits lionceaux se battre sur des tatamis décolorés par le temps. Parmi eux, il y a ma fille de 6 ans, son petit corps flotte dans un kimono blanc trop grand. Je la regarde, fascinée.

Mon téléphone a sonné. Je n’aurais décroché pour personne, mais c’était ma mère qui appelait. Sa voix était fébrile, je lui ai demandé plusieurs fois de se calmer pour m’expliquer ce qui se passait.

— C’est une conversation que j’ai eue avec ta fille.

Lélia a essayé d’allumer une cigarette pour se détendre, mais son briquet ne marchait pas.

— Va prendre des allumettes dans la cuisine, maman.

Elle a posé le combiné du téléphone pour aller chercher du feu, pendant ce temps ma fille, d’un geste sûr et énergique, plaquait au sol un garçon plus grand qu’elle. J’ai souri, fierté de mère – la mienne est revenue, sa respiration s’est apaisée au fur et à mesure que la fumée entrait et sortait de ses poumons – alors elle m’a dit la phrase prononcée par Clara :

« Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école. »

Mes oreilles se sont mises à bourdonner, j’avais envie de raccrocher, maman je te laisse, le cours de Clara se termine, je te rappellerai plus tard. J’ai eu une montée de salive chaude au fond de la gorge, le gymnase s’est mis à tanguer, alors pour ne pas me noyer, je me suis accrochée au kimono de ma fille comme à un radeau blanc, j’ai réussi à faire les gestes d’une mère, dire à ma fille de se dépêcher, l’aider à se rhabiller dans le vestiaire, plier le kimono, le ranger dans son sac de sport, retrouver ses chaussettes cachées dans les ourlets du pantalon, retrouver les claquettes glissées entre les bancs du vestiaire, tous ces objets miniatures – chaussures, boîtes de goûter, gants reliés par un fil de laine – conçus pour disparaître dans les recoins. J’ai pris ma fille dans mes bras et je l’ai serrée de toutes mes forces contre ma poitrine, pour calmer mon cœur.

« Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école. »

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