Sur le chemin du retour, j’ai regardé la phrase flotter dans la rue, au-dessus de nos corps, je ne voulais surtout pas en parler, je voulais oublier la conversation, qu’elle n’ait pas eu lieu, je me suis glissée avec les chaussons dans la routine du soir, je me suis fait une armure avec le bain, avec les coquillettes au beurre, avec les histoires de
En allant dans la chambre de Clara pour l’embrasser, je savais que je devais lui poser la question :
— Que s’est-il passé à l’école ?
À la place, j’ai trébuché sur quelque chose à l’intérieur de moi-même.
— Bonne nuit ma chérie
J’ai eu du mal à m’endormir. J’ai tourné dans mes draps, j’avais chaud, mes cuisses brûlaient, j’ai ouvert la fenêtre. Puis je me suis levée, les muscles noués. J’ai allumé la lumière de ma lampe de chevet mais un malaise continuait de m’envelopper. J’ai senti au pied de mon lit l’eau trouble d’un bain saumâtre – un jus qui suintait, le jus sale de la guerre, stagnant dans des zones souterraines, remontant des égouts, jusqu’entre les lattes de mon parquet.
Me vint alors une image. Très nette.
Une photographie de l’opéra Garnier, prise à la tombée du jour. Ce fut comme un flash.
À partir de ce moment, je me suis lancée dans l’enquête. J’ai voulu coûte que coûte retrouver l’auteur de la carte postale anonyme que ma mère avait reçue seize ans auparavant. L’idée de retrouver le coupable ne m’a plus lâchée, il fallait que je comprenne son geste. Pourquoi la carte est-elle revenue me hanter précisément à ce moment-là de ma vie ? Il y a cet événement qui a tout déclenché, ce qui s’était passé à l’école avec ma fille Clara. Mais il me semble avec le recul qu’un autre événement, plus silencieux, est entré dans cette histoire. J’allais avoir 40 ans.
Cette question du chemin parcouru à moitié explique aussi mon obstination à résoudre cette enquête, qui m’a occupée toute entière, jour et nuit, pendant des mois. J’avais atteint cet âge où une force vous pousse à regarder en arrière, parce que l’horizon de votre passé est désormais plus vaste et mystérieux que celui qui vous attend devant.
Le lendemain matin, après avoir déposé ma fille à l’école, j’ai téléphoné à Lélia.
— Maman, tu te souviens de la carte postale anonyme ?
— Oui, je m’en souviens.
— Tu l’as toujours ?
— Elle doit être quelque part, dans mon bureau…
— J’aimerais bien la voir.
Étrangement, Lélia ne semblait pas plus étonnée que ça – elle ne m’a pas posé de question, elle ne m’a pas demandé pourquoi j’évoquais soudain cette histoire si ancienne.
— Elle est chez moi, si tu la veux. Viens.
— Maintenant ?
— Quand tu veux.
J’ai hésité, j’avais du travail à faire, des pages à écrire. Ce n’était pas du tout raisonnable, mais j’ai répondu à ma mère :
— J’arrive tout de suite.
J’ai vu qu’il me restait deux tickets de RER dans mon porte-monnaie. Mais ils étaient périmés. Depuis la naissance de ma fille, je n’allais plus chez mes parents qu’en voiture. Et encore, une ou deux fois par an, pas davantage.
En arrivant sur le quai de Bourg-la-Reine, j’ai repensé aux centaines, aux milliers de fois que j’avais effectué ce trajet entre Paris et la banlieue. Dans mon adolescence, tous les samedis, j’avais attendu le RER B ici même. Les minutes étaient interminables, le train n’arrivait jamais assez vite pour m’emporter vers la capitale et ses promesses. Je m’asseyais toujours au même endroit, dans le dernier carré du wagon, près de la fenêtre, dans le sens de la marche. Les fauteuils rouge et bleu en faux cuir collaient aux cuisses, l’été. L’odeur de métal et d’œuf dur si caractéristique du RER B dans les années 90, cette odeur à laquelle on était habitués, était pour moi celle de la liberté. De mes 13 à 20 ans, j’ai été si heureuse dans ce train qui m’éloignait de la banlieue, les joues en feu, grisée par la vitesse et le sombre bruit des machines. Vingt ans plus tard, j’avais hâte, mais dans le sens inverse. Je voulais que le RER se dépêche de m’emmener chez ma mère pour voir la carte postale.
— Cela fait combien de temps que tu n’es pas venue jusqu’ici me rendre visite ? m’a demandé ma mère en ouvrant la porte.
— Je suis désolée maman, justement je me disais que je devrais venir plus souvent. Tu l’as retrouvée ?
— Je n’ai pas eu le temps de la chercher. J’étais en train de me faire un thé.
Mais moi je voulais voir cette carte postale, pas prendre un thé.
— Tu es toujours pressée, ma fille, a dit Lélia comme si elle lisait dans mes pensées. Mais à la fin de la journée, la nuit tombe à la même heure pour tout le monde, tu sais. Tu as parlé avec Clara de ce qui s’est passé à l’école ?
Elle a mis l’eau à chauffer dans la bouilloire et a ouvert la boîte de thé fumé de Chine.
— Non maman. Pas encore.