La chemise en carton contenait des papiers photocopiés, ceux que ma mère avaient réussi à récupérer quand elle avait fait le dossier pour la commission Mattéoli. J’ai pris une lettre à l’en-tête de la mairie des Forges, écrite à la main par monsieur le maire en personne. Elle était datée du 21 octobre 1942, soit douze jours après l’arrestation d’Ephraïm et Emma.
Le Maire
À Monsieur le directeur des Services
agricoles de l’Eure
Monsieur le Directeur,
J’ai l’honneur de vous informer qu’après l’arrestation du ménage Rabinovitch j’ai procédé à la fermeture des portes de l’habitation dont j’ai conservé les clés. J’ai fait ensuite dresser, en présence du Syndic communal récemment désigné, un inventaire sommaire du mobilier. Les deux porcs qui restaient sont actuellement gardés par Monsieur Fauchère Jean, avec le grain que nous avons trouvé. Mais la situation ne peut se prolonger, l’ouvrier demandant un salaire journalier de 70 francs. (Il procède actuellement au battage de l’orge à la main.) De plus il existe, dans le jardin, quelques fruits et légumes dont il faudrait tirer parti. Et à l’effet de liquider cette situation il serait nécessaire de nommer un administrateur officiel.
Je serais heureux de recevoir quelques directives, la Préfecture me répondant qu’elle ne peut faire solutionner actuellement cette situation anormale.
Avec mes remerciements anticipés, je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments distingués,
Le Maire.
L’écriture du maire était maniérée. Les majuscules des D s’enroulaient sur elles-mêmes de façon un peu ridicule, et les E s’envolaient en volutes sophistiquées.
— Tant de joliesse pour écrire des horreurs.
— Ce devait être un sacré connard.
— Maman, il faut qu’on retrouve les descendants de ce monsieur Jean Fauchère.
— Prends la lettre en dessous. C’est la réponse du directeur des Services agricoles de l’Eure, qui réagit dès le lendemain. Il envoie une lettre à la préfecture.
ÉTAT FRANÇAIS
Le Directeur des Services agricoles de l’Eure,
À monsieur le Préfet de l’Eure (3e Division)
ÉVREUX
J’ai l’honneur de vous adresser inclus une lettre par laquelle M. le Maire des Forges me signale qu’il conviendrait de liquider la situation du ménage juif RABINOVITCH qui habitait sur sa commune, par la nomination d’un administrateur officiel chargé de s’occuper de l’entretien de la maison appartenant à ce ménage.
Étant totalement incompétent pour entreprendre de suivre cette affaire dont mes services ne peuvent être chargés, je ne puis que vous prier de donner à M. le Maire des Forges les directives nécessaires qu’il sollicite. Le Directeur.
— Les administrations se renvoient le problème.
— Tout à fait. Personne ne semble vouloir répondre au maire des Forges. Ni la préfecture, ni le directeur des Services agricoles.
— Pourquoi, à ton avis ?
— Ils sont surchargés de travail… ils n’ont pas le temps de s’occuper du sort des deux porcs et des pommiers du « ménage juif Rabinovitch ».
— Tu ne trouves pas bizarre qu’ils élèvent des porcs, alors qu’ils étaient juifs ?
— Mais ils s’en foutaient complètement ! Ce truc de ne pas manger de porc, franchement. Dans les pays chauds, les chairs mortes se conservaient mal et pouvaient être toxiques. Mais c’était il y a deux mille ans ! Ephraïm n’était pas religieux.