L’oncle Joseph parlait avec un accent yiddish à couper au couteau, il appuyait sur la première syllabe pour laisser mourir les dernières, ça fait « SI-PER-ma-lin ».

Je prends très mal cette remarque parce que je suis un enfant et que tous les enfants sont susceptibles – tu sais ça. J’aime pas du tout la blague de l’oncle Joseph. Et soudain tous ces vieux m’énervent terriblement. Alors je décide d’accaparer l’attention de ma mère, de l’avoir pour moi un peu, je la prends à part et je lui demande :

— Maman, pourquoi Joseph il a un numéro tatoué sur le bras gauche ?

Ma mère fait une moue et m’envoie balader :

— Tu ne vois pas que je suis très occupée ? Va jouer plus loin, Gérard.

Mais j’insiste.

— Maman, il n’y a pas que Joseph. Pourquoi TOUS les invités ont un numéro tatoué sur le bras gauche ?

Alors ma mère plante ses yeux dans les miens et me dit sans sourciller :

— Ce sont leurs numéros de téléphone, Gérard.

— Leurs numéros de téléphone ?

— Tout à fait, dit ma mère en hochant la tête pour être davantage persuasive. Leurs numéros de téléphone. Tu vois, ce sont de vieilles personnes, alors c’est pour qu’ils ne l’oublient pas.

— Quelle bonne idée ! j’ai dit.

— Voilà, a répondu ma mère. Et tu ne me reposes plus jamais la question, tu as compris, Gérard ?

— Et j’ai cru ma mère pendant des années. Tu m’entends ? Pendant des années j’ai pensé que c’était génial, que toutes ces vieilles personnes ne se perdraient pas dans la rue, grâce à leur numéro de téléphone. Maintenant on va demander un supplément nems, parce qu’ils ont l’air très bons. Je vais te dire quelque chose, ma vie entière a été hantée par « ça ». À chaque fois que je croisais quelqu’un, je me demandais : « Victime ou bourreau » ? Jusqu’à mes 55 ans je dirais. Après, cela m’est passé. Et aujourd’hui, je ne me pose plus que très rarement cette question… sauf quand je croise un Allemand de 85 ans… bon… heureusement je ne croise pas tous les jours un Allemand de cet âge, tu vois. Parce qu’ils étaient tous nazis ! Tous ! Tous ! Jusqu’à maintenant ! Jusqu’à ce qu’ils crèvent ! Si j’avais eu 20 ans en 1945 je serais allé voir les chasseurs de nazis et j’y aurais consacré ma vie. Je te jure qu’il vaut mieux pas être juif dans ce monde… c’est pas quelque chose en moins. Mais c’est pas quelque chose en plus… Allez on va partager un dessert, c’est toi qui choisis.

Quand j’ai quitté Gérard, Lélia m’a téléphoné, elle voulait me montrer des choses importantes, des papiers retrouvés dans ses archives. Je devais venir chez elle.

Quand je suis arrivée dans son bureau, elle m’a tendu deux lettres tapées à la machine.

— On ne pourra pas les faire analyser, ai-je dit à Lélia.

— Lis, m’a-t-elle répondu. Cela va t’intéresser.

La première lettre était datée du 16 mai 1942. Soit deux mois avant l’arrestation de Jacques et Noémie.

Mamoutchka chou,

En vitesse ce mot pour te dire que je suis bien arrivée. Je ne puis t’écrire longuement car j’ai un boulot monstre, suis obligée de remplacer une absente !

(…)

N’as-tu pas trouvé que No était changée ? Beaucoup moins gaie qu’avant. Je crois quand même qu’elle était contente de ces 24 heures passées ensemble où je t’ai plaquée honteusement. Aujourd’hui il flotte sans arrêt : mes pauvres z’haricots !(…) Tu ne m’en veux pas trop d’être passé si peu de temps à la Pic Pic ? Je t’embrasse très fort et t’écrirai longuement ce soir,

Ta Colette.

La seconde lettre était datée du 26 juillet, soit treize jours après l’arrestation des enfants Rabinovitch.

Paris le 23 juillet 1942

Mon petit maman,

Trouvé ta lettre du 21 en arrivant à la maison. Je continue à la machine car je vais deux fois plus vite non pas que je veux bâcler ma lettre mais j’ai du boulot, beaucoup de boulot. (…) Nouvelles diverses

1° – Bureau : atmosphère de bagarre entre Toscan et nous, Etienne s’en va toujours à Vincennes. (…)

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