Les jours suivants, je me suis sentie abattue. Je n’avais plus envie de rien. J’avais tout le temps froid et seul un jet d’eau chaude sous la douche me permettait de revenir à la vie. Je n’ai pas déjeuné avec Georges. J’étais épuisée. La seule chose que j’ai eu envie de faire, c’est d’aller à la cinémathèque acheter des films de Renoir pour voir l’oncle Emmanuel. J’ai trouvé
J’ai été réveillée par la sonnette de la porte d’entrée.
Georges est apparu dans l’ombre de la porte, une bouteille de vin et un bouquet de fleurs dans les mains.
— Puisque tu ne veux plus sortir de chez toi… il fallait que je fasse quelque chose, sinon je vais finir par trop te manquer, a-t-il dit en riant.
J’ai fait entrer Georges dans mon appartement, sans faire de bruit pour ne pas réveiller Clara qui dormait. Nous sommes allés dans la cuisine pour déboucher la bouteille de vin.
— Tu as reçu la réponse de Jésus finalement ? m’a-t-il demandé.
— Oui, et ce n’est pas Colette. Cela m’a un peu découragée. Je me suis dit à quoi bon ?
— Ne te décourage pas. Il faut que tu ailles au bout.
— Je pensais au contraire que tu m’encouragerais à abandonner.
— Non. Il faut que tu persévères. Continue d’y croire.
— Je n’y arriverai jamais. Je vais juste perdre des heures et des heures inutiles.
— Je suis sûr qu’il y a d’autres choses à découvrir.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je ne sais pas… recommence là où tu t’es arrêtée. Tu verras bien où cela te mène.
J’ai ouvert mon carnet de notes et je l’ai montré à Georges.
— Voilà où je me suis arrêtée.
La page contenait trois colonnes. Famille. Amis. Voisins.
— La famille… il ne restait plus personne. Les amis… nous avons fait le tour avec Colette. Il reste à présent les voisins.
— Tu veux qu’on aille demander aux gens du village ce qui s’est passé dans les années 40 ?
— Oui. On va aux Forges et on interroge les voisins. On leur demande qui ils ont vu, ce dont ils se souviennent.
— Tu penses sérieusement qu’on va retrouver des gens qui ont connu les Rabinovitch ?
— Bien sûr. Les enfants de 1942 ont 80 ans aujourd’hui. Ils peuvent avoir des souvenirs. On y va demain matin. On va partir demain très tôt, dès que j’aurai déposé Clara à l’école.
Le lendemain matin, Lélia m’attendait, porte d’Orléans, dans sa petite Twingo rouge, la radio à fond, avec les informations du jour. Sa voiture sentait le tabac froid et le parfum, une odeur que je connaissais depuis toujours. Pour m’asseoir sur le siège avant, j’ai dû pousser le bazar qui traînait, une trousse de crayons, un vieux polar, un gant sans sa moitié, un gobelet de café vide et son sac à main. La voiture de l’inspecteur Columbo, ai-je pensé.
— Tu as l’adresse exacte de la maison ?
— Non, a répondu Lélia. Figure-toi que j’ai retrouvé plein de papiers sur les Forges dans mes archives, mais pas avec l’adresse !
— Bon, on va se débrouiller sur place, le village est petit.
Le GPS nous a annoncé un trajet d’une heure et vingt-sept minutes. La radio allumée, il était question des élections européennes et du grand débat national. Soudain le ciel s’est noirci. Nous étions concentrées sur notre expédition. J’ai baissé le bouton du volume de la radio et j’ai commencé à réfléchir à voix haute, sur ce qui avait pu advenir de la maison des Forges depuis que les parents Rabinovitch l’avaient quittée, un jour d’octobre 1942.
— Ils attendaient d’être arrêtés, ai-je dit à Lélia, ils voulaient retrouver leurs enfants en Allemagne. Donc avant de partir, forcément, ils ont rangé la maison et donné des consignes aux voisins. On donne un double des clés à quelqu’un de confiance. Non ? Si ça se trouve elle existe toujours, cette clé.
— Ils l’ont donnée au maire, a affirmé Lélia.
Ma mère a profité de ma surprise pour allumer une cigarette.
— Au maire ? ai-je dit en toussant. Mais comment tu sais ça ?
— Regarde dans la pochette qui est sur la banquette arrière. Tu vas comprendre.
J’ai tendu le bras par-dessus le siège de la voiture pour attraper une chemise en carton verte.
— Maman, ouvre au moins ta fenêtre ou je vais vomir.
— Je pensais que t’avais repris la clope.
— Non, je refume uniquement pour supporter tes cigarettes. Ouvre la fenêtre !