Cela m’a semblé si étrange. « No et son frère ont été enlevés comme beaucoup d’autres Juifs : les parents n’ont aucune nouvelle d’eux depuis. » Enlevés ? Le terme était déroutant. Tout comme le caractère banal et quotidien de ces lettres. L’organisation de l’extermination des Juifs était évoquée au milieu des questions de rationnement, des nouvelles du chat et de la pluie. Je l’ai dit à ma mère.
— Ce n’est pas facile de juger hier avec les yeux d’aujourd’hui, tu sais. Et peut-être qu’un jour, nos vies quotidiennes seront considérées comme désinvoltes et irresponsables par nos descendants.
— Tu ne veux pas que je juge Colette… mais ces deux lettres ne font que confirmer ma supposition. Colette a été profondément marquée par ce qui est arrivé aux Rabinovitch pendant la guerre. Elle en a ressenti une culpabilité toute sa vie.
— Peut-être, a dit Lélia en levant les sourcils.
— Mais pourquoi tu ne veux pas reconnaître que tout concorde ? Elle ressasse le même sujet ! Six mois avant que tu reçoives la carte postale. C’est quand même absolument incroyable ! Tu ne trouves pas ?
— Je reconnais que la coïncidence est troublante.
— Mais ?
— Mais ce n’est pas Colette qui a envoyé la carte postale anonyme.
— Pourquoi tu dis ça ? Qu’est-ce qui te rend si sûre de toi ?
— Parce que cela ne colle pas. Je ne sais pas comment te dire. C’est comme si tu me disais que 2 + 3 font 4. Tu pourrais me le démontrer, je te dirais que… cela ne colle pas. Tu comprends ? Je n’y crois pas.
Jésus et ma mère s’accordaient sur ce point : Colette n’était pas l’auteur de la carte postale anonyme.
J’ai ressenti une grande déception. Une lassitude aussi.
J’ai repris ma vie quotidienne, en mettant tout cela loin de moi. Je couchais Clara dans son petit lit et lui lisais l’histoire de