Sa joie s’estompa
Elle survola néanmoins quelques ouvrages. Photos anatomiques, entrelacs d’annotations, termes incompréhensibles. Tronc cœliaque, exérèse, anoplastie. À gerber.
Plus loin dans sa liste et sur les étagères, la biographie traduite d’un médecin russe, Nicolas Ivanovitch Pirogov, monopolisa son attention. Elle présentait sur la couverture des dessins de chiens et de chats dont le système veineux était visible. Et comme les ligatures de l’assassin avaient été réalisées sur des animaux, peut-être que…
Elle ouvrit le recueil. Comme l’avait signalé le moteur de recherche, un chapitre portait le titre : « Ligature de l’aorte abdominale ».
Lucie absorba rapidement les premières pages du pavé. Pirogov. Né en 1810, fils de fonctionnaire. Faculté de médecine à quatorze ans, médecin à dix-sept. Un destin hors du commun. On lui doit la première anesthésie à l’éther, il découvre une technique d’amputation du pied conservatrice qui porte encore son nom, contribue à la fondation de la Croix-Rouge russe, publie une thèse remarquée sur la ligature de l’aorte abdominale. Un modèle de rigueur et de dévotion.
Le brigadier se plongea dans le
chapitre qui l’intéressait. Pour parfaire sa technique de ligature et avant de
s’attaquer au modèle humain, Pirogov s’était entraîné sur des chats et des
chiens. Des milliers de bêtes auxquelles il avait ouvert la poitrine avant de
trifouiller la fameuse aorte. Lucie tiqua. Elle n’y comprenait pas grand-chose
mais,
La jeune femme prolongea cependant sa lecture, passionnée par ce médecin remarquable, intriguée par les clichés sanglants qui peuplaient les pages. L’auteur de la biographie parlait souvent de l’incroyable quantité de corps disséqués ou autopsiés par Pirogov. Pendant l’épidémie de choléra, en 1848, il avait autopsié plus de huit cents cadavres. Le gigantesque congélateur naturel qu’est le grand froid russe lui avait permis de stocker à volonté de la matière première issue de la guerre. De quoi s’entraîner jusqu’à la fin de ses jours.
Quatorze heures vingt.
Restait dix minutes pour foncer dans le labyrinthe du Vieux Lille. Lucie fourra le livre sous sa parka – urgence professionnelle – et disparut en remerciant la dame de l’accueil.
24.
Rue de la Monnaie, enfin. Portable à l’oreille, le capitaine Raviez battait les plus anciens pavés du Vieux Lille d’un pas de buffle. Bien entendu, il râlait.
Lucie s’adossa à une façade d’antiquaire. En figeant l’instant, elle aurait pu devenir le personnage en lumière d’un vieux tableau flamand, tant il régnait dans ces ruelles l’atmosphère des époques sombres et oubliées.
— Ça devient difficile ! s’énerva Raviez en empochant son portable. On prive les hommes de leurs congés et on leur demande de se couper en quatre ! Interroger le personnel licencié par la veuve Cunar, enquêter dans la zone industrielle, fouiller aux abords des points d’eau conjointement aux pelotons de gendarmerie ! Sans oublier les recherches à partir d’une source infinie de fichiers informatiques et l’élaboration d’une liste des vétos qui ont commandé de la tilétamine ces derniers mois ! Il nous faudrait le double de ressources !
— À propos, que donne la piste des vétérinaires ?
— Une vaste embrouille ! Pour le moment, presque tous les vétos recensés commandent fréquemment de la tilétamine, hormis quelques-uns qui utilisent de la kétamine. Toutes nos lignes d’investigation partent en vrille, noyées dans la masse.
Lucie embraya sur un sujet qui la taraudait.
— Norman se débrouille avec la liste des licenciés de Vignys ?
— Parti sur place interroger le directeur de l’agence nordiste de l’entreprise. Il a le même sentiment que toi sur cette coïncidence troublante. C’est plutôt bon signe, mais là encore une centaine de personnes à filtrer. Pourquoi rien n’est-il simple dans notre métier ?
Le capitaine orienta sa moustache en direction d’une porte massive.
— Allons rencontrer ce Léon… En espérant que les intuitions de ton vétérinaire-vampire nous mèneront à bon port.
À voir l’étroitesse de la façade et le propriétaire – le fameux Léon –, qui sentait le renfermé à plein nez, il sembla à Lucie qu’elle s’apprêtait à empiéter sur le territoire cloisonné et secret d’un rat en fin de vie.
Le taxidermiste ressemblait au
fidèle serviteur Nestor des albums de