« Non. Il n’y a pas de tertres à Montauvent, ni sur aucune de ces collines, répondit l’Arpenteur. Les Hommes de l’Ouest n’ont jamais vécu ici, quoique ceux des derniers jours aient défendu les collines contre le mal venu de l’Angmar. Ce chemin a été tracé pour desservir les forts le long des murs. Mais longtemps auparavant, aux premiers jours du Royaume du Nord, ils construisirent sur la colline une haute tour de guet : Amon Sûl, qu’ils l’appelaient. Elle fut incendiée et détruite, et il n’en reste plus rien aujourd’hui sauf un anneau de ruines, telle une grossière couronne sur le vieux crâne de la colline. Pourtant elle se dressait jadis, haute et belle. On raconte qu’Elendil s’est tenu autrefois à son sommet, guettant à l’ouest la venue de Gil-galad, à l’époque de la Dernière Alliance. »
Les hobbits considérèrent l’Arpenteur d’un air pensif. Il semblait versé dans la tradition ancienne, en plus d’avoir l’expérience des contrées sauvages. « Qui était Gil-galad ? » demanda Merry ; mais l’Arpenteur ne répondit pas, l’air perdu dans ses pensées. Soudain, une voix faible murmura :
Les autres se retournèrent avec stupéfaction, car la voix était celle de Sam.
« Ne t’arrête pas ! » dit Merry.
« C’est tout ce que je sais, balbutia Sam, rougissant. C’est M. Bilbo qui me l’a appris quand j’étais garçon. Il me racontait souvent des choses comme ça, vu qu’il savait que je raffolais des histoires d’Elfes. C’est M. Bilbo qui m’a appris mes lettres. Faut dire qu’il en avait lu des livres, ce bon vieux M. Bilbo. Et il faisait de la
« Il ne l’a pas inventé, dit l’Arpenteur. C’est tiré du lai qui s’intitule
« Il y en avait bien plus, dit Sam, rien que sur le Mordor. J’ai pas appris cette partie-là, elle me donnait le frisson. Je pensais jamais que j’irais moi-même de ce côté ! »
« Aller au Mordor ! s’écria Pippin. J’espère que nous n’en viendrons pas là ! »
« Ne prononcez pas ce nom aussi fort ! » dit l’Arpenteur.
Il était déjà midi lorsqu’ils arrivèrent à l’extrémité sud du sentier et virent devant eux, sous les rayons pâles et clairs du soleil d’octobre, un talus gris-vert qui, tel un pont, menait au versant nord de la colline. Ils décidèrent d’en gagner le sommet immédiatement, pendant qu’il faisait grand jour. Il n’était plus possible de se cacher, et ils pouvaient seulement espérer qu’aucun ennemi ou espion ne les observait. Sur la colline, on ne discernait aucun mouvement. Si Gandalf était quelque part aux alentours, il ne se laissait pas voir.
Sur le flanc ouest de Montauvent, ils trouvèrent une dépression abritée au fond de laquelle se trouvait un vallon aux pentes herbeuses, en forme de cuvette. Ils y laissèrent Sam et Pippin avec le poney et leurs paquets et bagages. Les trois autres poursuivirent l’ascension. Au terme d’une pénible montée d’une demi-heure, l’Arpenteur parvint au sommet de la colline ; Frodo et Merry l’y rejoignirent, épuisés et à bout de souffle. La dernière pente avait été raide et rocailleuse.
Tout en haut ils trouvèrent, comme l’Arpenteur l’avait décrit, un ancien ouvrage de maçonnerie formant un grand anneau, à présent écroulé et couvert d’une herbe millénaire. Mais en son centre, un cairn avait été érigé à partir de pierres fracassées. Elles étaient noircies comme par le feu. Autour d’elles, le gazon était brûlé jusqu’à la racine, et partout à l’intérieur de l’anneau, l’herbe était roussie et racornie comme si des flammes avaient léché le sommet tout entier ; mais il n’y avait pas le moindre signe d’un quelconque être vivant.