« J’ai manqué de prudence au sommet, répondit l’Arpenteur. J’étais anxieux de découvrir quelque signe de Gandalf ; mais c’était une erreur de monter là-haut à trois et d’y rester aussi longtemps. Car les chevaux noirs peuvent voir, et les Cavaliers peuvent employer des espions chez les hommes et les autres créatures, comme nous l’avons vu à Brie. Eux-mêmes ne voient pas le monde de lumière tel que nous le percevons, mais nos silhouettes jettent des ombres dans leur esprit que seul le soleil de midi parvient à détruire ; et dans le noir, ils distinguent beaucoup de signes et de formes qui se dérobent à nos regards : c’est alors qu’ils sont le plus à craindre. Et ils sentent à tout moment le sang des êtres vivants, le désirant et le haïssant. D’ailleurs, il est d’autres sens que l’odorat et la vue. Nous pouvons sentir leur présence : elle a troublé nos cœurs sitôt que nous sommes arrivés ici, avant que nous les ayons vus ; ils sentent la nôtre encore plus nettement. Et qui plus est, ajouta-t-il, et sa voix se réduisit à un murmure, l’Anneau les attire. »

« N’y a-t-il aucune chance de s’échapper ? dit Frodo, jetant autour de lui des regards éperdus. Si je bouge, je serai vu et pourchassé ! Si je reste, je les attirerai à moi ! »

L’Arpenteur posa la main sur son épaule. « Il y a encore de l’espoir, dit-il. Vous n’êtes pas seul. Prenons ce bois déjà prêt pour le feu comme un signe. Cet endroit n’a guère à offrir en manière d’abri ou de défense, mais le feu sera pour nous l’un et l’autre. Sauron peut mettre le feu au service de ses mauvaises œuvres, comme il use de toutes autres choses ; mais ces Cavaliers ne l’aiment aucunement, et ils craignent tous ceux qui le manient. Le feu est notre ami dans les terres sauvages. »

« Peut-être bien, marmonna Sam. C’est aussi, à ce qu’il me semble, la meilleure façon de dire “nous voilà”, à part de crier. »

Tout au fond du vallon et à l’endroit le plus abrité, ils allumèrent un feu et préparèrent un repas. Les ombres du soir commencèrent à descendre et il se mit à faire froid. Ils prirent soudain conscience d’avoir très faim, car ils n’avaient rien mangé depuis le petit déjeuner ; mais ils n’osèrent préparer autre chose qu’un souper frugal. Les régions où ils se rendaient étaient vides de tout habitant, sauf les oiseaux et les bêtes, contrées inhospitalières désertées de toutes les races du monde.

Des Coureurs se rendaient parfois au-delà les collines, mais ils étaient peu nombreux à le faire et ne restaient jamais longtemps. Les autres vagabonds étaient rares, et de la pire espèce : il arrivait que des trolls s’aventurent par là, descendant des vallées du nord des Montagnes de Brume. Seule la Route voyait passer des voyageurs, le plus souvent des nains, absorbés par leurs propres affaires, sans secours pour les étrangers et presque aussi avares de mots.

« Je ne vois pas comment nous parviendrons à faire durer ces vivres, dit Frodo. Nous avons fait assez attention ces derniers jours, et ce souper n’a rien d’un festin ; mais nous en avons consommé plus que de raison, s’il nous faut encore tenir deux semaines, et peut-être même plus. »

« Il y a de quoi se nourrir dans la nature, dit l’Arpenteur : baies, racines et herbes peuvent être cueillies ; et je m’entends un peu à la chasse, si besoin est. Il n’y a pas matière à craindre la faim avant la venue de l’hiver. Mais la chasse et la cueillette sont de longs labeurs, et le temps presse. Serrez-vous donc la ceinture, et songez avec espoir aux tables de la maison d’Elrond ! »

Le froid s’intensifia à mesure que les ténèbres tombaient. Se glissant en bordure du vallon pour observer les environs, ils ne virent que des terres grises disparaissant rapidement dans les ombres. Au-dessus d’eux, le ciel s’était de nouveau éclairci, et il se remplit peu à peu d’étoiles scintillantes. Frodo et ses compagnons se blottirent autour du feu, emmitouflés dans tous les vêtements et couvertures qu’ils avaient emportés ; mais l’Arpenteur, assis un peu à l’écart, se contenta d’une simple cape, tirant pensivement sur sa pipe.

Alors que la nuit tombait et que la lueur du feu devenait plus éclatante, il se mit à leur conter des histoires afin de les préserver de la peur. Il connaissait bien des récits historiques et des légendes d’autrefois, concernant les Elfes et les Hommes, et les hauts faits et forfaits des Jours Anciens. Ils se demandèrent quel âge il avait, et où il avait appris toutes ces choses.

« Parlez-nous de Gil-galad, dit soudain Merry, alors que l’Arpenteur terminait une histoire sur les Royaumes elfes. Connaissez-vous la suite de ce vieux lai dont vous parliez ? »

« Oui, certainement, répondit l’Arpenteur. Et Frodo la connaît aussi, car elle nous concerne de près. » Merry et Pippin se tournèrent vers Frodo, le regard plongé dans les flammes.

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