Debout sur le rebord du cercle en ruine, ils virent se déployer tout autour d’eux une vaste perspective, surtout de terres vides et uniformes, hormis quelques parcelles boisées au sud, au-delà desquelles ils apercevaient çà et là un distant miroitement d’eau. À leurs pieds, de ce côté sud, la Vieille Route se déroulait comme un ruban venant de l’Ouest, s’élevant et s’abaissant au gré des côtes pour finir par disparaître derrière une crête sombre à l’est. Rien ne bougeait sur le chemin. Le suivant du regard vers l’est, ils finirent par voir les Montagnes : les premiers épaulements étaient bruns et mornes ; derrière eux se dressaient de plus hautes formes grises, et derrière encore, d’éminentes cimes blanches qui resplendissaient parmi les nuages.
« Eh bien, nous y sommes ! dit Merry. Et que c’est triste et inhospitalier ! Il n’y a aucune une trace d’eau ni aucun abri. Ni aucun signe de Gandalf. Mais je le comprends de ne pas nous avoir attendus… s’il est jamais venu ici. »
« Je me le demande, dit l’Arpenteur, regardant aux alentours d’un air pensif. Quand même il aurait eu un ou deux jours de retard sur nous à Brie, il aurait pu arriver ici en premier. Il peut chevaucher très rapidement quand le besoin le presse. » Il se pencha soudain pour observer la pierre au sommet du cairn : elle était plus plate que les autres, et plus blanche, comme si elle avait échappé au feu. Il la ramassa et l’examina, la retournant entre ses doigts. « Cette pierre a été manipulée il y a peu, dit-il. Que pensez-vous de ces marques ? »
Sur le dessous plat, Frodo vit des égratignures : . « Il semble y avoir un trait, un point, et trois autres traits », dit-il.
« Le trait à gauche est peut-être une rune G aux branches minces, dit l’Arpenteur. Ce peut être un signe laissé par Gandalf, mais on ne peut en être sûr. Ce sont de fines égratignures, et elles sont assurément récentes. Mais elles peuvent signifier quelque chose de tout à fait différent, et n’avoir rien à voir avec nous. Les Coureurs se servent de runes, et ils viennent parfois ici. »
« Que pourraient-elles signifier, en admettant qu’elles soient de Gandalf ? » demanda Merry.
« À mon avis, répondit l’Arpenteur, elles se traduiraient par G3, pour signifier que Gandalf était ici le 3 octobre : il y a de cela trois jours. Cela montrerait également qu’il était pressé et que le danger était proche, de sorte qu’il n’a pas eu le temps ou pas voulu courir le risque d’écrire plus longuement ou plus clairement. Si tel est le cas, nous devrons être sur nos gardes. »
« J’aimerais que nous puissions être sûrs qu’il est l’auteur de cette inscription, quoi qu’elle puisse signifier, dit Frodo. Le seul fait de le savoir en chemin, devant nous ou derrière nous, serait d’un grand réconfort. »
« Peut-être, dit l’Arpenteur. Pour ma part, je crois qu’il est venu en cet endroit et qu’il était en danger. Des flammes brûlantes ont tout dévasté ici ; et je me rappelle à présent la lueur que nous avons aperçue il y a trois nuits, dans le ciel de l’est. Je devine qu’on l’a attaqué au sommet de cette colline, sans pouvoir présumer l’issue de la lutte. Il n’est plus ici, et nous devons maintenant nous débrouiller et trouver notre propre chemin vers Fendeval, du mieux que nous le pourrons. »
« À quelle distance se trouve Fendeval ? » demanda Merry, parcourant l’horizon d’un regard las. Le monde paraissait vaste et sauvage du haut de Montauvent.
« Je ne saurais dire si la Route a déjà été mesurée en milles au-delà de l’
« Quinze jours ! dit Frodo. Il peut se passer bien des choses d’ici là. »
« Il se peut, oui », dit l’Arpenteur.
Ils restèrent silencieux un moment au sommet de la colline, aux abords des pentes sud. En cet endroit désolé, Frodo comprit pour la première fois à quel point il était loin de chez lui, et combien il était en danger. Il regrettait amèrement que la fortune ne lui ait permis de demeurer en paix, dans son Comté tranquille et bien aimé. Il baissa les yeux vers l’odieuse Route menant vers l’ouest – vers sa maison. Soudain, il se rendit compte que deux petites taches noires s’y déplaçaient lentement vers l’ouest ; puis il en vit encore trois qui se dirigeaient peu à peu vers l’est, à la rencontre des autres. Il poussa un cri et saisit le bras de l’Arpenteur.