« Salut, Frodo, mon garçon ! dit Bilbo. Te voilà enfin arrivé. J’espérais te voir réussir. Bien, bien ! Alors tout ce festin était en ton honneur, à ce qu’on me dit. J’espère que tu t’es bien amusé ? »
« Pourquoi n’y étais-tu pas ? s’écria Frodo. Et pourquoi n’ai-je pu te voir plus tôt ? »
« Parce que tu dormais. J’ai pu te voir, moi, bien souvent. Chaque jour, à ton chevet, en compagnie de Sam. Mais pour ce qui est des festins, tu sais, je n’en raffole plus tellement. Et j’avais autre chose à faire. »
« Quoi donc ? »
« Eh bien, m’asseoir et réfléchir. Je m’adonne souvent à cela, maintenant, et c’est ici le meilleur endroit pour le faire, en règle générale. Réveillez-vous, mon œil ! » dit-il, décochant un regard à Elrond. Frodo ne voyait dans ses yeux aucun signe d’ensommeillement, plutôt un vif pétillement d’intelligence. « Me réveiller ! Je ne dormais pas, maître Elrond. Si vous tenez à le savoir, vous êtes tous sortis de table trop tôt, et vous m’avez dérangé – pendant que je composais une chanson. Il y a un vers ou deux qui me font des misères, et j’étais en train d’y penser ; mais maintenant, je crois que je n’en viendrai jamais à bout. Il va y avoir tant de chants que les idées vont me sortir tout droit de la tête. Je vais devoir faire appel à mon ami, le Dúnadan, pour m’aider. Où est-il ? »
Elrond rit. « Il sera retrouvé pour vous, dit-il. Puis vous irez tous deux dans un coin tranquille pour mettre la dernière main à votre ouvrage, après quoi nous l’écouterons et nous en jugerons avant la fin de nos réjouissances. » On envoya des messagers à la recherche de l’ami de Bilbo ; mais nul ne savait où il était, ni pourquoi il ne s’était pas présenté au festin.
Entre-temps, Frodo et Bilbo s’assirent l’un à côté de l’autre, et Sam vint rapidement s’installer auprès d’eux. Ils conversèrent à voix basse, oublieux de la bonne humeur et de la musique qui égayaient la salle tout autour d’eux. Bilbo n’avait pas grand-chose à dire de lui-même. Après avoir quitté Hobbiteville, il avait erré sans but, le long de la Route ou dans les terres de part et d’autre ; mais sans s’en rendre compte, il n’avait cessé de se diriger vers Fendeval.
« Je suis arrivé ici sans connaître beaucoup d’aventures, dit-il, et après m’être reposé, j’ai continué avec les nains jusqu’au Val pour ma dernière expédition. Je ne voyagerai plus. Le vieux Balin était parti. Puis je suis revenu ici, et ici je suis resté. J’ai fait un peu de ci et de ça. J’ai continué à écrire mon livre. Et puis, bien sûr, je compose quelques chansons. Ils les chantent à l’occasion, uniquement pour me faire plaisir, je pense ; car bien entendu, ici à Fendeval, elles ne sont pas vraiment à la hauteur. Et j’écoute, et je songe à des choses. Le temps, ici, ne semble jamais passer : il se contente d’être. Un endroit remarquable de tous points de vue.
« J’entends toutes sortes de nouvelles, d’au-delà des Montagnes et en provenance du Sud ; mais jamais grand-chose du Comté. J’ai entendu parler de l’Anneau, évidemment. Gandalf est souvent venu ici. Non qu’il m’ait raconté bien des choses : il est devenu plus secret que jamais, ces dernières années. Le Dúnadan m’en a dit un peu plus long. Qui aurait cru que mon anneau causerait un jour tant de problèmes ! C’est bien dommage que Gandalf n’ait rien découvert plus tôt. J’aurais pu l’apporter ici il y a longtemps sans qu’il faille se donner toute cette peine. Plusieurs fois, j’ai eu envie de retourner à Hobbiteville pour le récupérer ; mais je deviens vieux, et ils m’en ont empêché : Gandalf et Elrond, je veux dire. Ils avaient l’air de penser que l’Ennemi me cherchait de tous côtés, et qu’il me réduirait en charpie, s’il me prenait à me traîner dans la Sauvagerie.
« Et Gandalf a dit : “L’Anneau est échu à quelqu’un d’autre, Bilbo. Rien de bon n’en résulterait, pour vous ou pour les autres, si vous essayiez de vous en mêler de nouveau.” Curieuse remarque, du Gandalf tout craché. Mais il m’a dit qu’il veillait sur toi, alors j’ai laissé les choses en l’état. Je suis terriblement content de te retrouver sain et sauf. » Il s’arrêta et dévisagea Frodo d’un air incertain.
« L’as-tu ici ? demanda-t-il en un souffle. Je ne peux m’empêcher d’être curieux, tu vois, après tout ce que j’ai entendu. J’aimerais vraiment le revoir, le temps d’y jeter un coup d’œil. »
« Oui, je l’ai, répondit Frodo, ressentant une étrange hésitation. Il est pareil à ce qu’il a toujours été. »
« Oui, enfin, je voudrais seulement le voir rien qu’un instant », dit Bilbo.
En s’habillant, Frodo s’était aperçu que, pendant son sommeil, l’Anneau avait été suspendu à son cou sur une nouvelle chaîne, légère mais résistante. Il la sortit lentement. Bilbo tendit la main. Mais Frodo retira l’Anneau d’un geste vif. Stupéfait et affolé, il vit que ce n’était plus Bilbo qu’il regardait : une ombre semblait être tombée entre eux, et à travers elle, il posait les yeux sur un petit être ratatiné, aux traits avides, aux mains crochues et squelettiques. Il eut envie de le frapper.