La musique et les chants autour d’eux parurent hésiter, et un silence tomba. Bilbo lui lança un regard fuyant, puis il se passa la main sur les yeux. « Je comprends, maintenant, dit-il. Range-le ! Je suis désolé : désolé que ce fardeau te soit revenu ; désolé pour tout. Les aventures n’ont-elles jamais de fin ? Je suppose que non. Toujours, quelqu’un d’autre doit continuer l’histoire. Tant pis, on n’y peut rien. Je me demande s’il vaut la peine de terminer mon livre ? Mais ne nous inquiétons pas de ça pour tout de suite – donne-moi de vraies Nouvelles ! Parle-moi du Comté ! »
Frodo cacha l’Anneau et l’ombre passa, laissant à peine un souvenir. La lumière et la musique de Fendeval l’entouraient de nouveau. Bilbo souriait et s’esclaffait avec bonne humeur. Toutes les nouvelles du Comté que Frodo pouvait lui donner – aidé et corrigé de temps à autre par Sam – l’intéressaient au plus haut point, de l’abattage du plus insignifiant des arbres aux espiègleries du plus jeune bambin de Hobbiteville. Ils étaient si absorbés par les affaires des Quatre Quartiers qu’ils ne remarquèrent aucunement l’arrivée d’un homme vêtu de toile vert foncé : il se tint auprès d’eux durant de longues minutes, les regardant avec le sourire.
Soudain, Bilbo leva les yeux. « Ah, te voilà enfin, Dúnadan ! » s’exclama-t-il.
« L’Arpenteur ! dit Frodo. Vous semblez avoir bien des noms. »
«
« C’est ainsi qu’on m’appelle à Brie, dit l’Arpenteur en riant, et on m’a présenté à lui de cette manière. »
« Et pourquoi l’appelles-tu Dúnadan ? » demanda Frodo.
«
L’Arpenteur regarda Bilbo d’un air grave. « Je sais, dit-il. Mais souvent, je dois laisser les réjouissances de côté. Elladan et Elrohir sont revenus de la Sauvagerie à l’improviste, et ils avaient des nouvelles dont je souhaitais m’informer sur-le-champ. »
« Eh bien, mon cher ami, dit Bilbo, maintenant que tu es informé, aurais-tu une minute à me consacrer ? J’ai besoin de ton aide pour une urgence. Elrond me demande de terminer cette chanson avant la fin de la soirée, et je suis bloqué. Retirons-nous dans un coin pour la peaufiner ! »
L’Arpenteur sourit. « Allons, dans ce cas ! dit-il. Faites-la-moi entendre ! »
Frodo fut un moment laissé à lui-même, car Sam s’était endormi. Il était seul et se sentait plutôt délaissé, bien que la maisonnée de Fendeval fût assemblée tout autour de lui. Mais ceux qui se trouvaient près de lui étaient silencieux, attentifs à la musique des voix et des instruments, qui les accaparait entièrement. Frodo se mit à écouter.
Au début, la beauté des mélodies et des mots entremêlés en langues elfiques, même s’il les comprenait très peu, l’envoûta, dès qu’il commença à leur prêter attention. Il lui semblait presque voir les mots prendre forme, et que se déployait devant lui une vision de contrées éloignées et de lumineux paysages qu’il n’avait encore jamais imaginés ; que la salle, à la lueur du feu, se muait en une brume dorée sur des mers d’écume soupirant à la lisière du monde. Puis, le charme se fit de plus en plus semblable à un rêve, et il sentit qu’une rivière infinie d’argent et d’or déferlait sur lui et l’engouffrait, trop incommensurable pour qu’il soit à même d’en saisir la trame ; elle devint partie intégrante de l’air vibrant qui l’entourait, et il en fut trempé, et bientôt, noyé. Il sombra rapidement sous son poids coruscant, dans de profondes sphères de sommeil.
Il erra longuement dans un songe musical qui se transposa en eau courante, puis soudain, en une voix. On eût dit la voix de Bilbo récitant des vers. D’abord indistincts, plus clairs ensuite, se succédaient les mots.