Pour certains, le récit de Bilbo était tout à fait nouveau, et ils écoutèrent avec stupéfaction tandis que le vieux hobbit racontait – sans plus se faire prier, d’ailleurs – son aventure avec Gollum, avec moult détails. Pas une seule énigme ne fut passée sous silence. Il n’eût pas manqué de leur faire aussi, si on lui en avait donné l’occasion, un compte rendu de la fête et de sa disparition du Comté ; mais Elrond leva la main.
« Bien raconté, mon ami, dit-il, mais voilà qui est assez. Pour le moment, il suffit de savoir que l’Anneau est échu à Frodo, votre héritier. Laissez-lui la parole, à présent ! »
Alors Frodo, moins volontiers que Bilbo, raconta toute son expérience avec l’Anneau depuis le jour où il était passé sous sa garde. Chaque étape de son voyage de Hobbiteville au Gué de la Bruinen fut interrogée et examinée, et tout ce qu’il put se rappeler au sujet des Cavaliers Noirs fut considéré. Enfin, il se rassit.
« Pas mal, lui dit Bilbo. Tu aurais pu en faire une bonne histoire s’ils n’avaient cessé de t’interrompre. J’ai essayé de prendre quelques notes, mais il nous faudra revoir tout cela ensemble un jour, si je dois le mettre par écrit. Il y en a pour des chapitres entiers, avant même que tu sois arrivé ici ! »
« Oui, ce fut un très long récit, répondit Frodo. Mais l’histoire me paraît encore incomplète. Il y a encore bien des choses que je désire savoir, surtout à propos de Gandalf. »
Galdor des Havres, qui était assis non loin, surprit ses paroles. « Vous parlez pour moi aussi », s’écria-t-il ; et se tournant vers Elrond, il dit : « Peut-être les Sages ont-ils ample motif de croire que le trésor du demi-homme est en vérité le Grand Anneau longuement discuté, aussi improbable que cela puisse paraître pour ceux qui n’en savent pas autant. Mais ne pouvons-nous entendre les preuves ? Et il est autre chose que j’aimerais demander. Qu’en est-il de Saruman ? Il est versé dans la science des Anneaux, pourtant il n’est pas parmi nous. Quel est son conseil – s’il sait toutes les choses que nous venons d’entendre ? »
« Les questions que vous posez, Galdor, sont liées les unes aux autres, dit Elrond. Je ne les avais point oubliées, et il y sera répondu. Mais c’est à Gandalf qu’il revient d’éclaircir ces points ; et je le nomme en dernier, car c’est la place d’honneur, et dans toute cette affaire il a été le chef. »
« D’aucuns, Galdor, dit Gandalf, considéreraient le récit de Glóin et la poursuite de Frodo comme une preuve suffisante de toute la valeur accordée par l’Ennemi au trésor du demi-homme. Or il s’agit d’un anneau. Que pouvons-nous en déduire ? Les Neuf, les Nazgûl les ont. Les Sept ont été pris ou détruits. » À ces mots, Glóin remua sur son siège, mais ne dit rien. « Les Trois, nous en avons connaissance. Quel est donc celui-ci qu’il désire tant ?
« Il y a, en effet, un vaste espace de temps entre le Fleuve et la Montagne, entre la perte et la redécouverte. Mais cette lacune dans la connaissance des Sages a finalement été comblée. Quoique trop lentement. Car l’Ennemi nous talonnait et est resté très près, plus près encore que je ne l’avais craint. Heureusement pour nous, ce ne fut pas avant cette année – avant cet été même, semble-t-il – qu’il découvrit toute la vérité.
« Il y a maintes années, certains d’entre vous s’en souviendront, j’osai moi-même passer les portes du Nécromancien à Dol Guldur, et j’explorai secrètement ses dédales, avérant ainsi nos craintes : ce n’était nul autre que Sauron, notre Ennemi de jadis qui commençait enfin à reprendre forme et pouvoir. Certains se souviendront aussi que Saruman nous dissuada de toute démarche ouverte contre lui ; et pendant longtemps, nous nous contentâmes de l’observer. Mais comme son ombre grandissait, Saruman finit par céder, et le Conseil déploya toute sa force et chassa le mal hors de Grand’Peur – et ce, dans l’année même où cet Anneau fut découvert : curieux hasard, si hasard il y eut.
« Mais nous arrivions trop tard, ainsi qu’Elrond l’avait pressenti. Sauron nous avait observés aussi, et il s’était longuement préparé à notre assaut, gouvernant de loin le Mordor par le biais de Minas Morgul, où demeuraient ses Neuf serviteurs, jusqu’à ce que tout fût enfin prêt. Alors il ploya devant nous et s’enfuit, mais ce n’était qu’un faux-semblant, car il gagna peu après la Tour Sombre où il se révéla au grand jour. Le Conseil se réunit alors pour la dernière fois ; car nous apprenions qu’il cherchait plus avidement que jamais l’Unique. Nous craignions qu’il eût appris quelque chose le concernant dont nous ne savions rien. Mais Saruman nia, et répéta ce qu’il nous avait déjà dit : que l’Unique ne serait jamais retrouvé en Terre du Milieu.