« Rien ne sert de s’étendre sur le sujet, dit Aragorn. Car s’il vous faut marcher en vue de la Porte Noire, ou fouler les fleurs mortelles du Val de Morgul, vous êtes sûr de rencontrer des périls. Mais moi aussi, je finis par désespérer, et je pris le chemin du retour. Puis, la fortune me conduisit soudain à ce que je cherchais : des empreintes de pieds nus aux abords d’un étang boueux. Mais à présent, la piste était fraîche et vive, et elle ne menait pas au Mordor : elle s’en éloignait. Je la suivis en marge des Marais Morts, et là, je le tins. Rôdant au bord d’un lac stagnant, se mirant dans l’eau à la brune, je le saisis, Gollum. Il était couvert de vase verdâtre. Il ne m’aimera jamais, j’en ai peur ; car il me mordit, et je ne fus pas tendre. Jamais je ne pus tirer autre chose de sa bouche que la marque de ses dents. Ce fut, je trouvai, la pire portion de tout mon voyage : revenir sur mes pas en le surveillant nuit et jour, en le faisant marcher devant moi, la corde au cou, bâillonné, jusqu’à ce qu’il soit dompté par la faim et la soif, toujours plus avant, vers Grand’Peur. Je l’y amenai enfin et le remis aux Elfes, car nous étions convenus de cela ; et je n’étais pas fâché d’en être débarrassé, car il puait. Pour ma part, j’espère ne plus jamais poser les yeux sur lui ; mais Gandalf est venu et a souffert de longs entretiens avec lui. »
« Oui, longs et fastidieux, dit Gandalf, mais non sans résultat. Pour commencer, le récit qu’il fit de sa déconvenue concordait avec celui que Bilbo vient de livrer ouvertement pour la première fois – ce qui n’avait guère d’importance, puisque je l’avais déjà deviné. Mais c’est à cette occasion que j’appris que l’anneau de Gollum était sorti des eaux du Grand Fleuve, non loin des Champs de Flambes. Et j’appris aussi qu’il l’avait eu longtemps. Maintes fois l’existence de ceux de sa petite espèce. Le pouvoir de l’Anneau lui avait donné une longévité exceptionnelle ; or, seuls les Grands Anneaux détiennent un tel pouvoir.
« Et si cela ne vous suffit pas, Galdor, il y a encore l’épreuve que j’ai évoquée tout à l’heure. Sur cet anneau même qui vous a été montré, rond et sans ornement, les lettres mentionnées par Isildur peuvent encore être lues, pour peu qu’on ait la volonté assez ferme pour laisser cet anneau d’or au feu pendant quelques instants. Ce que je fis ; et voici ce que je lus :
Le changement dans la voix du magicien fut saisissant. Elle se fit soudain menaçante, puissante, dure comme la pierre. Une ombre sembla passer devant le haut soleil, et le portique fut momentanément obscurci. Tous tremblèrent, et les Elfes se bouchèrent les oreilles.
« Jamais personne n’avait osé proférer des mots de cette langue à Imladris, Gandalf le Gris », dit Elrond, tandis que l’ombre passait et que la compagnie respirait de nouveau.
« Et espérons que nul ne la parlera plus jamais ici, répondit Gandalf. Néanmoins, je ne demande pas votre pardon, maître Elrond. Car si cette langue ne doit pas bientôt être entendue aux quatre coins de l’Ouest, alors que personne ne doute plus que cette chose est véritablement celle que les Sages ont annoncée : le trésor de l’Ennemi, imprégné de toute sa malveillance ; et en lui se trouve une grande part de sa force d’autrefois. Des Années Noires nous viennent les mots que les Forgerons de l’Eregion entendirent, se sachant dès lors trahis :
« Sachez aussi, mes amis, que j’ai appris autre chose de Gollum. Il renâclait à parler et son récit manquait de clarté, mais il ne fait absolument aucun doute qu’il s’est rendu au Mordor et que, là-bas, tout ce qu’il savait lui fut soutiré de force. Ainsi, l’Ennemi sait maintenant que l’Unique est retrouvé, qu’il est longtemps resté dans le Comté ; et puisque ses serviteurs l’ont traqué pour ainsi dire jusqu’à notre porte, il saura bientôt, il sait peut-être déjà, au moment où je vous parle, que nous l’avons ici. »
Tous demeurèrent silencieux un moment ; puis Boromir parla. « C’est une petite créature, dites-vous, ce Gollum ? Petite, mais d’une grande malignité. Qu’est-il devenu ? Quel sort lui avez-vous réservé ? »