« “Tout au plus”, dit-il, “notre Ennemi sait que nous ne l’avons pas, et qu’il demeure perdu. Mais ce qui est perdu peut encore être retrouvé, croit-il. N’ayez crainte ! Son espoir le trompera. N’ai-je pas sérieusement étudié cette question ? Anduin le Grand l’a englouti ; et il y a longtemps, pendant que Sauron dormait, il a été charrié par le Fleuve jusqu’à la Mer. Qu’il y demeure jusqu’à la Fin.” »
Gandalf se tut, regardant à l’est du portique vers les lointains sommets des Montagnes de Brume, dont les grandes racines avaient si longtemps abrité le péril du monde. Il soupira.
« Là, je fus pris en défaut, dit-il. Je me laissai bercer par les paroles de Saruman le Sage ; si j’avais cherché plus tôt à connaître la vérité, notre péril serait moindre aujourd’hui. »
« Nous fûmes tous en défaut, dit Elrond ; et n’eût été votre vigilance, les Ténèbres seraient peut-être déjà sur nous. Mais poursuivez ! »
« Dès le départ, mon cœur me mit en garde, sans que j’en puisse voir la raison, dit Gandalf ; et je voulus savoir comment cette chose était venue à Gollum, et combien de temps il l’avait tenue en sa possession. Je le fis donc surveiller, devinant qu’il quitterait avant peu le couvert des ténèbres à la recherche de son trésor. Il finit par en sortir, mais il s’échappa et ne put être trouvé. Puis, hélas ! je décidai d’en rester là, me contentant d’observer et d’attendre, comme nous l’avons fait trop souvent.
« Les années passèrent, amenant leur lot de soucis, jusqu’à ce que mes doutes s’éveillent à nouveau en une peur soudaine. D’où provenait l’anneau du hobbit ? Et que devait-on faire, si ma crainte s’avérait ? Il me fallait décider de cela. Mais pour lors, je ne dis mot à personne de mes appréhensions, sachant le danger d’un murmure intempestif s’il venait à s’égarer. Dans toutes les longues guerres contre la Tour Sombre, la trahison fut toujours notre pire ennemie.
« Cela se passait il y a dix-sept ans. Bientôt, je m’avisai que des espions de toutes sortes, même des bêtes et des oiseaux, s’étaient réunis autour du Comté, et ma peur grandit. Je demandai l’aide des Dúnedain, qui redoublèrent leur surveillance ; et j’ouvris mon cœur à Aragorn, l’héritier d’Isildur. »
« Et quant à moi, dit Aragorn, je lui conseillai de partir à la recherche de Gollum, même si ce pouvait paraître trop tard. Et comme il semblait à propos, pour l’héritier d’Isildur, d’œuvrer à réparer la faute de celui-ci, je me lançai avec Gandalf dans cette longue quête désespérée. »
Gandalf raconta alors comment ils avaient sillonné toute la Contrée Sauvage, jusqu’aux Montagnes de l’Ombre mêmes et aux défenses du Mordor. « Alors nous avons eu vent de lui, et nous supposons qu’il se terra longtemps là-bas dans les collines sombres ; mais nous ne l’avons jamais trouvé, et je finis par désespérer. Et dans mon désespoir, je me rappelai une épreuve qui rendrait peut-être la capture de Gollum inutile. L’Anneau lui-même pourrait être en mesure de nous dire s’il était l’Unique. Des paroles prononcées au Conseil me revinrent en mémoire : des paroles de Saruman, alors à demi écoutées. Je les entendis alors très clairement dans mon cœur.
« “Les Neuf, les Sept et les Trois avaient chacun leur propre joyau”, avait-il assuré. “Mais non l’Unique. Il était rond et sans ornement, comme s’il s’agissait d’un des anneaux moindres ; mais son créateur y plaça une inscription que les gens de savoir-faire seraient peut-être encore capables de voir et de lire.”
« Quelle était cette inscription ? Il ne l’avait pas dit. Qui de nos jours le saurait ? Son créateur. Et Saruman aussi ? Mais si grande que fût sa science, elle devait avoir une source. Quelle main, hormis celle de Sauron, avait jamais tenu cet objet avant qu’il se perde ? Celle d’Isildur uniquement.
« Avec cette idée en tête, j’abandonnai la poursuite et je passai rapidement au Gondor. Les membres de mon ordre y avaient toujours été bien reçus, mais particulièrement Saruman. Souvent l’invité des Seigneurs de la Cité, il y avait fait de longs séjours. Cette fois, le seigneur Denethor me fit moins bon accueil que par le passé ; mais il me permit à contrecœur de consulter son trésor de livres et de rouleaux.
« “Si vraiment vous ne cherchez, comme vous l’affirmez, que des chroniques de l’ancien temps, et des origines de la Cité, alors lisez !” dit-il. “Car à mes yeux, ce qui fut est moins sombre que ce qui est à venir, et c’est là ma charge. Mais à moins que vous ne soyez plus doué que Saruman lui-même, qui a longuement étudié ici, vous ne trouverez rien qui ne soit bien connu de moi, qui suis maître dans la tradition de cette Cité.”