« “Et écoute-moi, Gandalf, mon vieil ami et assistant ! dit-il, s’approchant et me parlant d’une voix adoucie. Je dis nous, car ce peut être nous, si tu décides de te joindre à moi. Un nouveau Pouvoir se lève. Contre lui, les vieilles alliances et politiques ne nous serviront aucunement. Il n’y a plus d’espoir en les Elfes, ni en Númenor qui se meurt. Voici alors un choix qui s’offre à toi, à nous. Nous pourrions nous joindre à ce Pouvoir. Ce serait sage, Gandalf. Il y a de l’espoir de ce côté. Sa victoire est proche ; et la récompense sera grande pour ceux qui l’auront aidé. À mesure que le Pouvoir grandira, ses amis éprouvés s’en trouveront grandis aussi ; et les Sages tels que toi et moi pourront, avec de la patience, arriver enfin à diriger son cours, à en avoir la maîtrise. Nous pouvons attendre notre heure, garder nos pensées dans nos cœurs et déplorer, peut-être, les torts causés en passant, mais toujours dans un ultime et noble dessein : la Connaissance, l’Autorité, l’Ordre, toutes ces choses que nous nous sommes jusqu’ici efforcés en vain d’accomplir, gênés plutôt qu’aidés par nos amis, par leur faiblesse ou leur inaction. Il ne devrait y avoir, il n’y aurait aucun véritable changement dans nos fins, seulement dans nos moyens.”

« “Saruman, dis-je, j’ai déjà entendu des discours de ce genre, mais seulement dans la bouche d’émissaires envoyés du Mordor pour tromper les ignorants. J’ai peine à croire que tu m’aies fait venir de si loin dans le seul but de me fatiguer les oreilles.”

« Il me lança un regard oblique et se tut un instant, réfléchissant. “Eh bien, je constate que cette sage résolution ne s’impose pas à ton jugement, dit-il. Pas encore ? Pas s’il est possible de trouver un meilleur moyen ?”

« Il s’approcha et posa sa longue main sur mon bras. “Et pourquoi pas, Gandalf ? murmura-t-il. Pourquoi pas ? Le Maître Anneau ? Si nous pouvions en disposer, alors le Pouvoir nous reviendrait à nous. C’est en vérité ce pour quoi je t’ai fait venir ici. Car j’ai bien des yeux à mon service, et je crois que tu sais où se trouve maintenant ce précieux objet. N’est-il pas vrai ? Sinon, pourquoi les Neuf s’enquièrent-ils du Comté, et qu’as-tu à faire là-bas ?” À ce moment, un éclair de convoitise qu’il ne put dissimuler parut tout à coup sans ses yeux.

« “Saruman, dis-je en m’éloignant de lui, seule une main à la fois peut disposer de l’Unique, et tu le sais fort bien : ce n’est donc pas la peine de dire nous ! Mais jamais je ne te le donnerais ; je ne t’en donnerais même pas des nouvelles, maintenant que je connais ta pensée. Tu étais le chef du Conseil, mais tu t’es enfin démasqué. Eh bien, le choix est donc, semble-t-il, de se soumettre à Sauron, ou bien à toi. Je ne prendrai ni l’un ni l’autre. As-tu autre chose à proposer ?”

« Il était froid, à présent, et dangereux. “Oui, dit-il. Je ne m’attendais pas à te voir faire preuve de sagesse, fût-ce dans ton propre intérêt ; mais je t’ai donné la chance de m’aider de plein gré, et de t’épargner ainsi beaucoup d’ennuis et de souffrance. L’autre choix est de rester ici, jusqu’à la fin.”

« “Jusqu’à quelle fin ?”

« “Jusqu’à ce que tu me dises où se trouve l’Unique. Je puis trouver le moyen de t’en persuader. Ou jusqu’à ce qu’il soit découvert malgré toi, et que le Maître trouve le temps de se consacrer à des affaires plus légères – comme d’imaginer une récompense appropriée pour l’obstruction et l’insolence de Gandalf le Gris.”

« “Cela pourrait ne pas s’avérer une affaire plus légère”, dis-je. Il se rit de moi, car mes paroles étaient vaines, et il le savait. »

« Ils m’emmenèrent et me laissèrent seul sur le pinacle d’Orthanc, là où Saruman avait accoutumé d’observer les étoiles. Il n’y a aucun moyen d’en descendre, sinon par un étroit escalier de plusieurs milliers de marches, et tout en bas, la vallée paraît lointaine. Alors qu’elle était autrefois verte et belle, je vis en la contemplant qu’elle était maintenant remplie de fosses et de forges. Isengard hébergeait des loups et des orques, car Saruman rassemblait une grande force pour son propre compte, en concurrence avec Sauron et non à son service – pour le moment. Une fumée noire flottait sur tous ses chantiers et s’enroulait autour des parois d’Orthanc. Seul sur une île au milieu de nuages, sans aucune chance de m’échapper, je connus des jours pénibles. J’étais transi de froid et je n’avais qu’un tout petit espace à arpenter, pendant que je ruminais la venue des Cavaliers dans le Nord.

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