« Je passai donc la nuit là-bas, me demandant fort ce que les Cavaliers étaient devenus ; car seuls deux d’entre eux avaient été vus jusque-là à Brie, à ce qu’il semblait. Mais au cours de la nuit vinrent d’autres nouvelles. Au moins cinq arrivèrent de l’ouest, renversant les portes et traversant Brie en coup de vent ; les Gens de Brie en tremblent encore, et ils croient que la fin du monde est proche. Je me levai avant l’aube et me lançai à leur poursuite.
« Je n’en suis pas certain, mais voici ce qui a dû se produire selon moi. Leur Capitaine est resté terré au sud de Brie, pendant que deux des siens entraient dans le village et que quatre autres prenaient le Comté d’assaut. Mais après leur échec à Brie et à Creux-le-Cricq, ils rejoignirent leur Capitaine pour l’en informer, laissant ainsi la Route quelque temps sans surveillance, sauf pour ce qui était de leurs espions. Alors le Capitaine en envoya quelques-uns vers l’est, directement à travers les terres, pendant que lui-même et les autres chevauchaient par la Route dans un vif courroux.
« Je filai vers Montauvent au grand galop ; j’y fus dès le surlendemain de mon départ de Brie, avant le coucher du soleil – et ils y étaient déjà. Ils fuirent devant moi, car ils sentaient monter ma colère et n’osaient pas l’affronter tant que le Soleil brillait. Mais à la nuit tombée, ils s’approchèrent, et je fus assiégé au sommet de la colline, dans le vieil anneau d’Amon Sûl. J’eus fort à faire cette nuit-là, c’est le moins qu’on puisse dire : jamais n’a-t-on vu pareilles lumières et flammes sur Montauvent depuis les feux d’alarme des guerres d’autrefois.
« Au lever du soleil, je m’échappai enfin et m’enfuis vers le nord. Je ne pouvais espérer faire plus. Il m’était impossible de vous trouver, Frodo, dans l’immensité des terres sauvages ; et c’eût été folie de le tenter avec les Neuf tous lancés sur mes talons. J’ai donc dû m’en remettre à Aragorn. Mais j’espérais en attirer quelques-uns à l’écart, et en même temps gagner Fendeval avant vous, de manière à vous envoyer de l’aide. Quatre Cavaliers me suivirent bel et bien, mais au bout d’un moment, ils firent demi-tour et se dirigèrent vers le Gué, semble-t-il. Cela aida un peu, car ils n’étaient que cinq, et non neuf, quand votre campement fut attaqué.
« J’arrivai enfin ici après une longue et dure route, ayant remonté la Fongrège à travers les Landes d’Etten pour ensuite redescendre du nord. Il me fallut près de quinze jours depuis Montauvent, car je ne pouvais aller à cheval parmi les hautes terres des trolls, et Scadufax dut me quitter. Je l’envoyai retrouver son maître ; mais une grande amitié est née entre nous, et il viendra à moi si dans le besoin je l’appelle. Ainsi donc, j’arrivai à Fendeval seulement deux jours avant l’Anneau ; et le danger qu’il courait était déjà connu ici – ce qui fut vraiment très heureux pour nous.
« Et voilà qui met fin à mon récit, Frodo. Puissent Elrond et les autres m’en pardonner la longueur. Mais une telle chose ne s’était jamais produite : Gandalf manquant à sa parole, et négligeant de se présenter au moment convenu. Il fallait rendre compte de cette étrange occurrence au Porteur de l’Anneau, je crois.
« Eh bien, le Récit est maintenant achevé, du début à la fin. Nous voilà tous ici, nous et l’Anneau. Mais nous ne sommes toujours pas plus près de notre but. Qu’allons-nous en faire ? »
Il y eut un silence. Puis, Elrond parla de nouveau.
« Voilà de bien mauvaises nouvelles au sujet de Saruman, dit-il ; car nous avions confiance en lui et il a été au centre de toutes nos délibérations. Il est périlleux d’étudier trop profondément les artifices de l’Ennemi, pour le bien ou pour le mal. Mais pareilles chutes et trahisons, hélas, se sont déjà vues. De tous les récits que nous avons entendus ce jour d’hui, celui de Frodo fut pour moi le plus étrange. J’ai connu peu de hobbits, mis à part Bilbo ici présent ; et il m’apparaît qu’il n’est peut-être pas aussi unique et singulier que je l’avais cru. Le monde a beaucoup changé depuis le temps où je foulais les routes qui mènent à l’ouest.