« J’étais bien certain que les Neuf avaient fait surface, indépendamment des affirmations de Saruman qui pouvaient être des mensonges. Bien avant de me trouver à Isengard, j’avais entendu des choses en chemin, des choses qui ne trompent pas. Je craignais sans cesse pour mes amis dans le Comté, mais je gardais tout de même espoir. J’espérais que Frodo était parti sans attendre, comme je l’en priais instamment dans ma lettre, et qu’il était parvenu à Fendeval avant que la poursuite mortelle soit lancée. Or, mon espoir et ma crainte étaient tous deux sans fondement. Car mon espoir reposait sur un gros bonhomme du village de Brie ; et ma crainte, sur la ruse de Sauron. Mais les gros pères vendeurs de bière ont à répondre à bien des clients ; et le pouvoir de Sauron est encore moindre que la peur ne le donne à penser. Mais dans le cercle d’Isengard, seul et pris au piège, il était difficile d’imaginer que ces redoutables chasseurs, devant qui tous ont fui ou péri, failliraient à leur tâche dans le lointain Comté. »
« Je vous ai vu ! s’écria Frodo. Vous faisiez les cent pas. La lune brillait dans vos cheveux. »
Gandalf s’arrêta, étonné, et le dévisagea. « Ce n’était qu’un rêve, dit Frodo, mais je viens tout à coup de m’en souvenir. Je l’avais complètement oublié. Il m’est venu il y a quelque temps ; après mon départ du Comté, je pense. »
« Il est venu tardivement, dans ce cas, dit Gandalf, comme vous allez le constater. J’étais dans une situation difficile. Et ceux qui me connaissent conviendront que je me suis rarement trouvé en telles extrémités, et qu’un tel revers m’est difficile à supporter. Gandalf le Gris, piégé comme une mouche dans une perfide toile d’araignée ! Mais même les araignées les plus subtiles peuvent oublier un fil.
« Je craignis au début, comme Saruman l’espérait sans doute, que Radagast ne fût tombé lui aussi. Pourtant, je n’avais rien senti d’anormal dans sa voix ou dans son regard au moment de notre rencontre. Si tel avait été le cas, je ne me serais jamais rendu à Isengard, ou j’y serais allé avec plus de prudence. Saruman s’en doutait bien, aussi choisit-il de dissimuler sa pensée et de flouer son messager. Essayer de gagner l’honnête Radagast à la traîtrise eût été vain de toute manière. Il m’a donc cherché en toute bonne foi, et ainsi m’a persuadé.
« Ce détail eut raison du complot de Saruman. Car Radagast n’avait aucune raison de ne pas faire ce que je lui demandais ; et il chevaucha vers Grand’Peur où il retrouva de nombreux amis d’autrefois. Alors les Aigles des Montagnes partirent dans toutes les directions et observèrent bien des choses : l’attroupement des loups et le rassemblement des Orques, ainsi que les mouvements des Neuf Cavaliers à travers les terres ; et ils eurent vent de l’évasion de Gollum. Ils dépêchèrent donc un messager pour me transmettre ces nouvelles.
« C’est ainsi qu’au déclin de l’été vint une nuit de lune, et que Gwaihir le Seigneur du Vent, le plus rapide des Grands Aigles, arriva à Orthanc sans y être attendu ; et il me trouva debout sur le pinacle. Je lui parlai alors, et il m’emporta avant que Saruman ait eu connaissance de quoi que ce soit. J’étais déjà loin d’Isengard quand les loups et les orques sortirent à ma poursuite.
« “Jusqu’où peux-tu me porter ?” demandai-je à Gwaihir. “Sur bien des lieues encore”, répondit-il, “mais pas jusqu’aux confins de la terre. On m’a envoyé porter des nouvelles, non des fardeaux.”
« “Il me faudra alors un coursier sur la terre ferme, dis-je, un coursier d’une rapidité sans pareille, car je n’ai jamais eu autant besoin de hâte.”
« “Je vous porterai donc à Edoras, où siège le Seigneur du Rohan dans ses salles, dit-il ; car ce n’est pas très loin.” Et je me réjouis, car c’est là, dans le Riddermark de Rohan, que vivent les Rohirrim, les Seigneurs des Chevaux ; et nulle part ailleurs il n’est de chevaux semblables à ceux qui sont élevés dans cette large vallée entre les Montagnes de Brume et les Montagnes Blanches.
« “Crois-tu que les Hommes du Rohan soient encore dignes de confiance ?” demandai-je à Gwaihir, car la trahison de Saruman m’avait ébranlé.
« “Ils paient un tribut de chevaux, répondit-il, et ils en envoient beaucoup au Mordor, année après année, du moins c’est ce que l’on dit ; mais ils ne sont pas encore sous le joug. Leur ruine ne saurait pourtant tarder si, comme vous l’affirmez, Saruman s’est tourné vers le mal.”
« Il me déposa au pays de Rohan avant l’aube ; et voici que j’ai trop allongé mon récit. La suite devra être plus brève. Au Rohan, je trouvai le mal déjà à l’œuvre : les mensonges de Saruman ; et le roi du pays ne voulut pas écouter mes avertissements. Il m’enjoignit de prendre un cheval et de m’en aller ; et j’en choisis un tout à fait à mon goût, mais peu au sien. Je pris le meilleur coursier de tout son royaume, et jamais je n’ai vu son pareil.