Sam était debout auprès du poney, se curant les dents avec la langue et fixant un regard maussade sur les ténèbres au creux de la vallée, où la rivière rugissait sur les pierres ; son désir d’aventure était au plus bas.
« Bill, mon gars, dit-il, t’aurais mieux fait de pas venir avec nous. T’aurais pu rester ici à becter du bon foin jusqu’au moment des nouvelles pousses. » Bill remua la queue et ne dit rien.
Sam ajusta le paquet sur ses épaules et passa mentalement en revue tous les effets qu’il y avait rangés, se demandant anxieusement s’il n’avait pas oublié quelque chose : son grand trésor, sa batterie de cuisine, et la petite boîte de sel qu’il traînait toujours avec lui et qu’il remplissait chaque fois qu’il en avait l’occasion ; une bonne provision d’herbe à pipe (« loin d’être suffisante, je parie »), un briquet à amadou, des bas de laine, des pièces de linge, diverses petites choses appartenant à son maître, que Frodo avait oubliées et que Sam brandirait triomphalement en temps voulu. Il se les remémora tous un à un.
« De la corde ! marmonna-t-il. J’ai pas de corde ! Et pas plus tard qu’hier soir, tu te disais : “Sam, il te faudrait pas un bout de corde ? Tu vas le regretter si t’en as pas.” Eh bien, je le regretterai. C’est trop tard pour aller en chercher. »
À ce moment, Elrond sortit avec Gandalf, et il appela la Compagnie à lui. « Voici mes dernières paroles, dit-il à voix basse. Le Porteur de l’Anneau entreprend la Quête du Mont Destin. Lui seul se voit imposer une charge : celle de ne point jeter l’Anneau, de ne le livrer à aucun serviteur de l’Ennemi, et de ne même laisser quiconque le toucher, hormis les membres de la Compagnie et du Conseil, et ce, seulement en cas de grave nécessité. Les autres l’accompagneront en toute liberté, afin de l’épauler en chemin. Vous pourrez vous attarder, revenir, ou prendre d’autres routes, au gré du hasard. Plus vous irez loin, plus il vous sera difficile de battre en retraite ; mais nul serment ou obligation ne vous est imposé qui vous forcerait à aller plus loin que vous ne le souhaitez. Car l’étendue de votre courage ne vous est pas encore connue, et vous ne pouvez prévoir ce que chacun rencontrera sur la route. »
« Il est sans loyauté, qui tire sa révérence quand la route s’assombrit », dit Gimli.
« Peut-être, dit Elrond, mais que ne consente à marcher dans le noir celui qui n’a pas vu le soir. »
« Mais parole donnée peut fortifier le cœur qui tremble », dit Gimli.
« Ou le briser, dit Elrond. Ne regardez point trop en avant ! Mais partez maintenant de bon cœur ! Adieu, et que la bénédiction des Elfes, des Hommes et de tous les Gens Libres vous accompagne. Que les étoiles brillent sur vos visages ! »
« Bo, bonne chance ! bégaya Bilbo, grelottant de froid. J’imagine que tu ne pourras tenir un journal, Frodo, mon garçon, mais j’exigerai un récit complet quand tu reviendras. Et ne pars pas trop longtemps ! Adieu ! »
De nombreux autres membres de la maisonnée d’Elrond se tenaient dans l’ombre pour les voir partir, murmurant des adieux. Il n’y eut aucun rire, ni aucune chanson ni musique. Enfin, les voyageurs se détournèrent et se fondirent en silence dans le crépuscule.
Ils franchirent le pont et suivirent les longs sentiers en lacets qui menaient hors de la vallée échancrée de Fendeval ; et ils parvinrent enfin à la haute lande où le vent sifflait à travers la bruyère. Puis, jetant un dernier regard vers la Dernière Maison Hospitalière qui scintillait au-dessous d’eux, ils se lancèrent au cœur de la nuit.
Quittant la Route au Gué de la Bruinen, ils se tournèrent vers le sud et prirent d’étroits sentiers à travers les terres repliées. Ils comptaient suivre ce chemin à l’ouest des Montagnes sur bien des milles et des jours. Le pays était beaucoup plus rude et plus aride que dans la verdoyante vallée du Grand Fleuve, dans la Contrée Sauvage, de l’autre côté de la chaîne ; ainsi leur progression serait lente, mais de cette manière, ils espéraient échapper à la vigilance des regards hostiles. Les espions de Sauron avaient encore rarement été vus dans ces terres désolées, et les chemins étaient peu connus, sinon des gens de Fendeval.