« C’est au Val de Ruisselombre que nous nous rendons, dit Gandalf. Si nous franchissons le col qui a pour nom la Porte de Cornerouge, sous l’autre versant du Caradhras, nous descendrons par l’Escalier de Ruisselombre dans la profonde vallée des Nains. Là se trouve le lac de Miralonde, où, de sources glaciales, naît la rivière Argentine. »

« Sombres sont les eaux du Kheled-zâram, dit Gimli, et froides sont les sources de la Kibil-nâla. Mon cœur tremble à l’idée de les voir bientôt. »

« Puisse cette vue vous apporter la joie, mon bon nain ! dit Gandalf. Mais quoi que vous fassiez, nous, du moins, ne pouvons rester dans cette vallée. Il nous faut suivre le cours de l’Argentine jusqu’aux bois secrets, et rejoindre ainsi le Grand Fleuve, puis… »

Il s’interrompit.

« Oui, et puis quoi ensuite ? » demanda Merry.

« La fin du voyage – finalement, dit Gandalf. Nous ne pouvons regarder trop avant. Réjouissons-nous de ce que la première étape se soit bien passée. Je crois que nous nous reposerons ici : non seulement aujourd’hui, mais cette nuit également. L’air de la Houssière a quelque chose de sain. Un pays doit souffrir bien des maux avant d’oublier entièrement les Elfes, une fois qu’ils y ont vécu. »

« C’est vrai, dit Legolas. Mais les Elfes de ce pays étaient d’un peuple qui nous est étranger, à nous du peuple sylvain, et les arbres et l’herbe n’en gardent plus souvenir. Mais j’entends les pierres pleurer leur absence : loin ils nous ont creusées, joliment nous ont travaillées, haut nous ont édifiées ; mais ils sont partis. Ils sont partis. Ils ont gagné les Havres il y a longtemps. »

Ce matin-là, ils allumèrent un feu dans un profond vallon bordé de grands buissons de houx, et leur souper-déjeuner fut plus joyeux qu’il ne l’avait été depuis leur départ. Ils ne se couchèrent pas tout de suite après, car ils croyaient avoir toute la nuit pour dormir et ne devaient pas repartir avant le lendemain soir. Seul Aragorn était silencieux et agité.

Au bout d’un moment, il s’éloigna de la Compagnie et monta sur la crête : il se tint là dans l’ombre d’un arbre, regardant au sud et à l’ouest, la tête penchée comme pour écouter. Puis il revint en bordure du vallon et regarda les autres d’en haut. Tous discutaient et riaient.

« Que se passe-t-il, cher Arpenteur ? appela Merry. Que cherchez-vous ? C’est le Vent d’Est qui vous manque ? »

« Non, assurément, répondit-il. Mais quelque chose me manque. J’ai connu la Houssière en toutes saisons. Personne n’habite plus ici, mais bien d’autres créatures s’y trouvent à tout moment de l’année, en particulier des oiseaux. Pourtant, tout est silencieux en ce moment, à part vous. Je le sens. Il n’y a aucun son à des milles à la ronde, et vos voix semblent faire résonner le sol. Je n’y comprends goutte. »

Gandalf leva soudain des yeux intéressés. « Mais quelle en est la raison, selon vous ? demanda-t-il. N’est-ce pas seulement la surprise de trouver quatre hobbits, sans parler du reste d’entre nous, dans un endroit où il est si rare de voir ou d’entendre des gens ? »

« Je l’espère, répondit Aragorn. Mais je sens une sorte de vigilance, et une peur, que je n’ai jamais senties ici auparavant. »

« Il nous faudra alors être plus prudents, dit Gandalf. Si vous emmenez un Coureur avec vous, il est bon de lui prêter attention, surtout si ce Coureur est Aragorn. Il faut parler moins fort, nous reposer tranquillement et monter la garde. »

Ce jour-là, le premier tour de garde revenait à Sam, mais Aragorn l’accompagna. Les autres s’endormirent. Puis, le silence s’accentua jusqu’à ce que Sam lui-même vînt à le sentir. La respiration des dormeurs était facile à entendre ; les battements de queue du poney et ses piétinements occasionnels devenaient de grands bruits. Sam pouvait entendre craquer ses propres jointures quand il remuait. Un silence de mort planait autour de lui, et un ciel bleu et clair était suspendu au-dessus d’eux, tandis que le Soleil montait à l’est. Loin au sud apparut une tache noire, et elle grandit, flottant vers le nord comme une fumée au vent.

« Dites, l’Arpenteur, qu’est-ce que c’est que ça ? On dirait pas un nuage », chuchota Sam à Aragorn. Celui-ci ne répondit pas, il regardait fixement le ciel ; mais Sam put bientôt constater par lui-même ce qui approchait. Des nuées d’oiseaux, filant à toute vitesse, tournoyaient et tourbillonnaient : ils balayaient tout le pays comme à la recherche de quelque chose, et ils ne cessaient de s’approcher.

« Couchez-vous et ne bougez plus ! », souffla Aragorn, entraînant Sam dans l’ombre d’un buisson de houx ; car tout un régiment d’oiseaux s’était soudain détaché du gros de la troupe, piquant droit vers la crête. Aux yeux de Sam, ils ressemblaient à de gros corbeaux. Comme ils passaient au-dessus d’eux, en un nuage si compact que leur ombre noire les suivait au sol, un unique croassement sortit d’un gosier éraillé.

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