Aragorn ne voulut pas se relever avant qu’ils aient disparu dans le lointain, au nord et à l’ouest. Dès que le ciel redevint clair, il se leva d’un bond et alla réveiller Gandalf.

« Des nuées de corbeaux noirs balaient toutes les terres entre les Montagnes et le Grisfleur, dit-il, et ils ont survolé la Houssière. Ils ne sont pas indigènes à ce pays ; ce sont des crebain de Fangorn et de Dunlande. J’ignore ce qu’ils font : il se peut que des troubles les aient chassés du sud ; mais je pense qu’ils sont plutôt venus en reconnaissance. J’ai aussi aperçu de nombreux faucons qui volaient très haut dans le ciel. Je crois que nous devrions reprendre la route dès ce soir. La Houssière n’est plus aussi saine pour nous : elle est surveillée. »

« La Porte de Cornerouge le sera donc également, dit Gandalf ; et je ne conçois aucun moyen de la franchir sans être vu. Mais nous y songerons le moment venu. Pour ce qui est de partir dès la nuit tombée, j’ai bien peur que vous n’ayez raison. »

« Par chance, notre feu n’a pas beaucoup fumé, et il avait baissé avant la venue des crebain, dit Aragorn. Il faut l’éteindre et ne pas le rallumer. »

« Ah ! mais quel ennui, quelle plaie ! » s’écria Pippin. La nouvelle – pas de feu et une nouvelle marche de nuit – venait de lui être annoncée, dès son réveil en fin d’après-midi. « Tout ça à cause d’une volée de corbeaux ! J’espérais un vrai bon repas ce soir : un petit quelque chose de chaud. »

« Eh bien, continuez à espérer, dit Gandalf. Peut-être aurez-vous droit à des festins inattendus. J’aimerais bien, quant à moi, fumer une pipe en tout confort, et me réchauffer un peu les pieds. En tout cas, nous sommes au moins sûrs d’une chose : il fera plus chaud à mesure que nous descendrons au sud. »

« Trop chaud, je gage, marmonna Sam à l’intention de Frodo. Mais je commence à penser qu’il serait temps d’entrevoir cette Montagne du Feu, et la fin de la Route, si vous voyez ce que je veux dire. J’ai cru au début que cette montagne-là, cette Cornerouge ou je ne sais trop, c’était celle qu’on cherchait, avant que Gimli nous fasse son discours. De quoi vous déboîter la mâchoire, c’te langue naine, on dirait bien ! » Sam n’entendait rien aux cartes ; et toutes les distances, dans ces étranges contrées, lui paraissaient si vastes qu’il en perdait le nord, pour ainsi dire.

Toute cette journée durant, la Compagnie demeura cachée. Les oiseaux noirs repassaient de temps en temps ; mais alors que le Soleil déclinant s’empourprait, ils disparurent au sud. La Compagnie prit la route au crépuscule. Tournant à demi vers l’est, ils se dirigèrent vers le Caradhras, dont la cime rougeoyait encore faiblement au loin, sous les derniers rayons du Soleil disparu. Le ciel s’estompa, et les blanches étoiles parurent une à une.

Sous la houlette d’Aragorn, ils trouvèrent un bon sentier. Frodo avait l’impression qu’il s’agissait des vestiges d’une route ancienne, autrefois large et ingénieusement tracée, menant de la Houssière au col des montagnes. La Lune, alors pleine, s’éleva au-dessus des cimes et jeta une pâle lumière qui donnait aux pierres une ombre noire. Nombre d’entre elles semblaient avoir été sculptées, mais il n’en restait plus que des ruines, jonchant le pays triste et désolé.

C’était l’heure la plus froide avant les premières lueurs de l’aube, et la lune était basse. Frodo leva les yeux au ciel. Soudain il vit ou sentit une ombre passer devant les étoiles hautes, comme si elles s’estompaient un moment avant de s’illuminer de nouveau. Il frissonna.

« Avez-vous vu quelque chose nous passer au-dessus de la tête ? » chuchota-t-il à Gandalf, qui marchait non loin devant.

« Non, mais je l’ai senti, qu’importe ce que c’était. Peut-être rien, seulement un mince nuage. »

« Il allait bien vite, alors, murmura Aragorn, et contre le vent. »

Rien d’autre ne se produisit cette nuit-là. Le matin suivant fut encore plus clair que celui de la veille. Mais l’air était de nouveau frisquet ; déjà, le vent retournait à l’est. Ils marchèrent encore deux autres nuits, grimpant constamment, mais toujours plus lentement, tandis que leur chemin serpentait parmi les collines et que les montagnes s’élevaient, de plus en plus proches. Au matin du troisième jour, le Caradhras se dressait devant eux : un imposant pic, couronné de neige argentée, mais aux flancs dénudés et abrupts, d’un rouge blafard, comme tachés de sang.

Le ciel avait un sombre aspect et le soleil était blême. Le vent avait tourné au nord-est. Gandalf renifla l’air et regarda en arrière.

« L’hiver se corse derrière nous, dit-il doucement à Aragorn. Au nord, les hauteurs sont plus blanches qu’elles ne l’étaient ; la neige descend sur leurs épaules. Ce soir, nous entreprendrons notre ascension vers la Porte de Cornerouge. Il se peut bien que des espions nous repèrent sur cette route étroite, et qu’un mal quelconque nous assaille ; mais le temps pourrait se révéler un ennemi plus mortel encore. Que pensez-vous maintenant de votre itinéraire, Aragorn ? »

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