Il se leva et, debout dans l’obscurité, se mit à chanter d’une voix profonde, tandis que les échos allaient se perdre au plafond.
Ah ! Le monde était jeune et les montagnes vertes,
La Lune de scories n’était encor couverte,
Nul mot n’était posé sur les rus et les pierres
Quand Durin s’éveilla, promeneur solitaire.
Il nomma les vallées et les monts innommés ;
Il but à des ruisseaux jusqu’alors non goûtés ;
Se penchant sur les eaux du lac de Miralonde,
Il vit alors surgir des étoiles dans l’ombre,
Comme un lacis d’argent semé de vives gemmes
Couronnant son reflet d’un brillant diadème.
Ah ! Le monde était beau et les montagnes fières,
Au temps des Jours Anciens, à l’époque première
Où tant de puissants rois demeuraient en ce monde
Siégeant à Gondolin, protégeant Nargothrond,
Avant de le quitter au jour de leur ruine ;
Le monde était splendide en l’Ère de Durin.
Longtemps il fut un roi sur un trône taillé,
Dans ses salles de pierre aux maints et maints piliers,
Aux plafonds couverts d’or et aux luisants pavés,
Des runes de puissance à sa porte gravées.
Le soleil et la lune et l’éclat des étoiles
Dans des lampes sculptées du plus parfait cristal
Libres de la nuée et de l’ombre de nuit
Inondaient son palais de rayons infinis.
Sous les coups du marteau, l’enclume résonnait,
Le ciseau ciselait, le burin écrivait ;
Battue était la lame et garnie la poignée ;
Creusaient et bâtissaient maçons et ouvriers.
Le béryl et la perle, et l’opale opaline,
Les métaux ouvragés en écailles marines,
Haches et boucliers, corselets et épées
Et lance étincelante y étaient amassés.
Le peuple de Durin n’était point encor las ;
La musique sourdait, sous terre, çà et là ;
On entendait la harpe et le chant des poètes,
Aux portes s’élevait la clameur des trompettes.
Hélas ! Le monde est gris et les montagnes vieilles,
À la forge, le feu jamais plus ne s’éveille ;
Aux mines esseulées, les marteaux se sont tus,
Aux salles de Durin, les harpes ne jouent plus ;
L’ombre s’est étendue dans son séjour funèbre ;
La Moria, Khazad-dûm, envahie de ténèbres.
Mais toujours peut-on voir ces étoiles profondes
Reflétées dans les eaux du calme Miralonde ;
Au fond gît sa couronne en éternel sommeil
Jusqu’au jour où Durin connaîtra son réveil.
« J’aime ça ! dit Sam. J’aimerais bien l’apprendre. La Moria, Khazad-dûm ! Mais ça rend les ténèbres plus pesantes, quand on pense à toutes ces lampes. Y a-t-il encore des tas de joyaux et d’or qui dorment ici un peu partout ? »
Gimli demeura silencieux. Ayant chanté sa chanson, il refusait d’en dire plus.
« Des tas de joyaux ? dit Gandalf. Non. Les Orques ont souvent pillé la Moria ; il ne reste plus rien dans les salles supérieures. Et depuis la fuite des nains, personne n’ose plus s’aventurer dans les puits et les trésoreries des profondeurs : ils sont noyés sous l’eau – ou dans une ombre de peur. »
« Alors pourquoi les nains veulent tant revenir ? » demanda Sam.