« Formidable ! dit Frodo. Si nous progressons aussi bien cet après-midi que nous l’avons fait ce matin, nous aurons quitté les Coteaux avant le coucher du Soleil et nous irons trotter à la recherche d’un endroit où camper. » Mais alors même qu’il parlait, il tourna son regard vers l’est, et s’aperçut que les collines de ce côté étaient plus élevées, et les regardaient de haut ; et toutes ces collines étaient surmontées de monticules verts où se voyaient parfois des pierres levées, pointant comme des dents biscornues sur des gencives vertes.

Cette vue avait quelque chose d’inquiétant, alors ils s’en détournèrent et redescendirent au milieu du cercle creux. Là se dressait une unique pierre, haute sous l’astre du jour, ne jetant à cette heure aucune ombre. Informe, elle avait pourtant une signification : comme un point de repère ou un doigt protecteur, ou plutôt un avertissement. Mais à présent, ils avaient faim, et le soleil de midi les gardait de toute peur, alors ils s’adossèrent contre la face est de la pierre. Elle était froide, comme si le soleil n’avait pu la réchauffer ; mais pour lors, cette sensation leur parut agréable. Ils sortirent de la nourriture et des boissons, et firent en plein air un repas de midi aussi bon qu’on pouvait le souhaiter ; car la nourriture venait de « là-bas sous la Colline ». Tom les avait pourvus de tout ce qu’il fallait pour passer une belle journée. Leurs poneys déchargés vaguaient sur l’herbe.

Chevaucher sur les collines et manger à leur faim, se baigner de soleil et sentir le gazon, rester allongés un peu trop longtemps, étendre les jambes et lever le nez pour contempler le ciel : voilà qui suffit (peut-être) à expliquer ce qui se passa. Quoi qu’il en soit, ils se réveillèrent soudain, mal à l’aise, d’un somme qu’ils n’avaient jamais voulu faire. La pierre levée était froide, et projetait une ombre qui s’étirait, longue et faible, vers l’est, et les enveloppait. Le soleil, d’un jaune pâle et délavé, luisait à l’ouest à travers la brume, juste au-dessus de la cuvette où ils se trouvaient ; au nord, au sud et à l’est s’étendait, au-delà de la paroi, un épais brouillard, froid et blanc. L’air était silencieux, lourd et frisquet. Les poneys s’étaient blottis les uns contre les autres, la tête basse.

Les hobbits affolés sautèrent sur pied et coururent jusqu’au bord du côté ouest. Ils constatèrent qu’ils se trouvaient sur une île au milieu du brouillard. Au moment même où ils portaient leurs regards consternés vers le soleil couchant, celui-ci plongea sous leurs yeux dans un océan blanc, et une ombre grise et froide surgit derrière eux à l’est. Le brouillard s’avança jusqu’aux parois et s’éleva au-dessus d’elles, et tout en montant, se répandit au-dessus de leurs têtes pour former un plafond : ils étaient pris dans une voûte de brume dont le pilier central était la pierre levée.

Malgré l’impression qu’un piège venait de se refermer autour d’eux, ils ne désespéraient pas pour autant. Ils se rappelaient la vue encourageante qu’ils avaient eue, quand le tracé de la Route s’était dessiné loin en avant, et ils savaient dans quelle direction elle se trouvait. Et puis cet endroit creux leur faisait tellement horreur, à présent, qu’il n’était plus aucunement question d’y rester. Ils remballèrent leurs affaires aussi vite que leurs doigts glacés le leur permettaient.

Ils menèrent bientôt leurs poneys à la file, franchissant le rebord, donc sur le versant nord de la colline, plongeant dans un océan de brouillard. Au fil de leur descente, la brume se fit plus froide et plus humide ; leurs cheveux dégouttaient et leur collaient au front. En bas, le froid était si saisissant qu’ils s’arrêtèrent et sortirent capes et capuchons, lesquels ne tardèrent pas à se couvrir de fines gouttelettes grises. Puis, enfourchant leurs poneys, ils se remirent lentement en chemin, se guidant sur les ondulations du terrain. Ils se dirigeaient, autant qu’ils pouvaient en juger, vers l’ouverture en forme de portail à l’extrémité nord de la longue vallée qu’ils avaient aperçue au matin. Passé cette brèche, ils n’auraient plus qu’à continuer plus ou moins en ligne droite, et ils finiraient par croiser la Route d’une manière ou d’une autre. Leur raisonnement n’allait pas plus loin, hormis le vague espoir qu’il n’y ait plus de brouillard au-delà des Coteaux.

Ils progressaient très lentement. Pour éviter de se séparer et d’aller chacun de leur côté, ils avançaient en file, Frodo en tête. Sam allait derrière lui, suivi de Pippin et enfin de Merry. La vallée semblait s’étirer indéfiniment. Soudain, Frodo vit un signe encourageant. Devant lui à travers la brume, des ombres se dessinaient de part et d’autre ; et il crut qu’il approchait de la brèche entre les collines, du portail nord des Coteaux des Tertres. Une fois passés, ils seraient libres.

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