Mais malgré son épouvante, si incommensurable qu’elle semblait faire partie des ténèbres mêmes qui l’entouraient, il se prit à rêvasser à Bilbo Bessac et à ses histoires, à leurs promenades sur les chemins du Comté et à leurs conversations sur les voyages, les routes et les aventures. Dans le cœur du hobbit le plus gras et le plus timoré se cache (souvent très loin, il est vrai) un grain de courage, attendant quelque danger ultime et insurmontable pour éclore. Frodo n’était ni très gras, ni très timoré ; en fait, si lui-même n’en savait rien, de l’avis de Bilbo (et de Gandalf) il était le meilleur hobbit du Comté. Il croyait être arrivé à la fin de son aventure, une fin atroce s’il en était ; mais cette pensée l’enhardit. Il sentit son corps se raidir, comme pour un dernier sursaut ; non plus lâche comme une proie sans défense.

Tandis qu’il se trouvait là, à réfléchir et à se ressaisir, il remarqua tout à coup que les ténèbres reculaient lentement : une faible lumière verdâtre grandissait tout autour de lui. Il ne découvrit pas d’emblée où il se trouvait, car la lumière semblait émaner de sa propre personne, et du sol à ses côtés, et elle n’avait pas encore atteint le plafond ou les murs. Il se retourna, puis, dans la froide lueur, il vit Sam, Pippin et Merry allongés à côté de lui. Couchés sur le dos, leurs visages d’une pâleur mortelle, ils étaient vêtus de blanc. De nombreux trésors gisaient tout autour d’eux, des ouvrages d’or, peut-être ; mais sous cet éclairage, ils étaient froids et sans attrait. Leurs fronts étaient ceints de minces bandeaux dorés et des chaînes en or décoraient leurs tailles, tandis que maints anneaux brillaient sur leurs mains. Des épées reposaient à leurs côtés et des boucliers à leurs pieds. Mais en travers de leurs trois cous était posée une longue épée nue.

Soudain, un chant se fit entendre : un froid murmure qui s’élevait et retombait. La voix semblait lointaine et infiniment morne, tantôt fluette et aérienne, tantôt plaintive et souterraine. De cette mélopée indistincte, aux sons à la fois tristes et horribles, se dégageaient de temps en temps des suites de mots : des mots durs et sévères, des mots froids, cruels et abjects. La nuit injuriait le matin dont elle était dépossédée, et le froid maudissait la chaleur dont il avait faim. Frodo était gelé jusqu’à la moelle. Au bout d’un moment, le chant se fit plus net, et se changea en une incantation qui lui glaça le cœur :

Que soient transis la main et le cœur et les os,

qu’une froide torpeur les confine au tombeau

pour que les prisonniers jamais ne se réveillent

tant que n’expireront la Lune et le Soleil.

Sous un vent de noirceur les étoiles mourront,

toujours sur ce lit d’or leurs corps reposeront ;

lors le sombre seigneur élèvera sa main

sur la terre déserte et l’océan éteint.

Il entendit derrière lui une sorte de grincement et de grattement. S’appuyant sur un bras, il se redressa et put voir à présent, dans la faible lumière, qu’ils se trouvaient au milieu d’une galerie qui, derrière eux, formait un coude. Quelque chose tâtonnait là, un long bras qui marchait sur ses doigts vers Sam qui se trouvait plus près, vers la poignée de l’épée placée tout contre son menton.

Frodo eut d’abord l’impression d’avoir été changé en pierre par l’incantation. Puis lui vint une idée folle, un ardent désir de s’échapper. Il se demanda si, en passant l’Anneau à son doigt, il parviendrait à se soustraire à l’Esprit des Tertres et à sortir. Il s’imagina en train de courir librement sur l’herbe, pleurant la perte de Merry, de Sam et de Pippin, mais lui-même en vie, libre. Gandalf admettrait qu’il n’y avait eu rien d’autre à faire.

Mais le courage éveillé en lui était devenu trop fort : il ne pouvait abandonner ses amis si facilement. Il flancha un moment, tâtonnant dans sa poche, puis lutta de nouveau contre lui-même ; et pendant tout ce temps, la main approchait. Soudain, sa volonté se durcit, et saisissant une courte épée qui se trouvait non loin, il se mit à genoux, penché au-dessus des corps de ses compagnons. De toutes les forces qui lui restaient, il porta un grand coup au bras rampant, l’atteignant près du poignet, et la main se détacha ; mais au même moment, l’épée se brisa en éclats jusqu’à la garde. Il y eut un cri perçant et la lumière s’évanouit. Un grognement féroce s’éleva dans l’obscurité.

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