Pourtant, le tampon indique que le transport a été effectué. Le plus étrange, ajoute l’Américain, c’est qu’il n’existe aucun lieu de ce nom en Silésie. Ils ont cherché. Que sont devenues ces femmes, transférées en 1945 vers un camp qui n’existe pas ? Sur le grill, le commandant s’accroche à son histoire. Le transport a été annulé, il ne sait rien de plus. Les Américains flairent l’odeur du sang. Ils diligentent une enquête sur les disparues, et retrouvent deux survivantes.
Elles témoignent que les détenues sélectionnées pour le camp de repos de Mittwerda étaient en réalité transférées au Camp des Jeunes d’Uckermark pour y être éliminées. Elles-mêmes affirment avoir miraculeusement survécu à d’innombrables tentatives d’assassinat. Elles ignorent comment leur organisme à bout de forces a tenu bon. Au Camp des Jeunes, on stockait les femmes âgées et les malades. On les battait, les affamait, les empoisonnait. Elles attendaient des heures debout, en chemise dans la neige. Parfois nues, jusqu’à la nuit tombée. La gardienne-chef en sélectionnait cinquante à soixante-dix chaque jour, qu’on transportait en camion jusqu’à la chambre à gaz, une construction de bois dressée près du crématoire. Un soir, une femme a réussi à sauter à l’arrivée du camion. Hurlante, elle a traversé le camp de Ravensbrück en criant qu’on les tuait au gaz. Les SS l’ont rattrapée. Après, tout le monde savait.
Henning retrouve une note de service interne à l’ITS, avertissant le personnel que Mittwerda est un nom de code pour l’extermination. Elle est datée de janvier 1975. Pourtant, depuis qu’il travaille ici, ses collègues ont refusé à plusieurs reprises d’émettre un certificat de décès pour l’une des femmes figurant sur ces listes, sans doute par ignorance. Henning en fait son cheval de bataille, envoie des dizaines de courriers et de mémos, assiège le bureau du directeur et obtient gain de cause. Il écrit personnellement à chaque descendant, et joint aux certificats de décès quelques mots dont la sobriété traduit imparfaitement ce qu’il ressent : « J’ai le regret de vous confirmer la mort de votre mère/sœur/grand-mère. Même si beaucoup de temps a passé depuis ce drame, je veux vous exprimer mes plus sincères condoléances. »
Il n’en dira pas plus.
Maintenant, elle sait dans quelle sorte de ténèbres Elsie l’invite à entrer.
Irène est sûre d’avoir un livre de Germaine Tillion sur Ravensbrück dans sa bibliothèque. Maintenant qu’elle vit seule avec Hanno, ses livres prennent leurs aises. Avant son divorce, elle cachait une imposante bibliographie sur la persécution nazie dans la soupente où elle avait aménagé son bureau. Elle avait dit à son mari qu’elle gérait un fonds d’archives datant de la guerre. Il n’avait manifesté aucune curiosité. Elle en avait été blessée, même si ça lui facilitait les choses. Wilhelm estimait peut-être que le travail d’une femme était accessoire, le centre de sa vie étant par essence domestique. Elle craignait que leur premier enfant, quand il viendrait, n’accapare ce qui lui restait d’indépendance. Elle avait mis longtemps à se décider à être mère. Son travail occupait de plus en plus de place dans sa vie et dans ses pensées. Irène n’imaginait pas y renoncer. Elle lisait en cachette toutes sortes de documents sur la Seconde Guerre mondiale, profitant des déplacements professionnels de Wilhelm pour rouler jusqu’à Cassel ou Göttingen et s’approvisionner dans les librairies. Parfois, elle dormait à l’hôtel et passait la soirée à se promener dans les rues, s’arrêtait aux terrasses des