Cet hiver glacial me reste dans les os. Quand il gèle et que ma chaudière proteste, il revient me tourmenter. Je pense aux détenues qui grelottaient dans leurs vêtements de coton. Si elles tapaient du pied pour se réchauffer durant les longues heures d’appel, ou si elles mettaient seulement leurs mains dans leurs poches, nous les corrigions à coups de fouet. La surveillante-chef lâchait son chien. Aujourd’hui, ça me fait honte. La nuit, les températures descendaient jusqu’à moins trente. On guettait les bombardements et on dormait toutes habillées. Pour les prisonnières, c’était l’espoir d’être libérées. Pour nous, l’angoisse et l’humiliation de la défaite. La peur des Russes. Tu me lis et tu penses : “
Au procès, on m’a demandé si j’avais envisagé de refuser cette affectation au Camp des Jeunes. Pourquoi l’aurais-je fait ? J’ai obéi à mes supérieurs. Ils mentaient aux détenues. Ils leur racontaient qu’elles seraient transférées à Mittwerda, un sanatorium où elles pourraient se reposer en étant dispensées d’appel.
Mittwerda n’existait pas. Derrière ce mot, il y avait la mort. »
Irène appelle Henning et le prie de lui accorder un instant.
Ravensbrück était le plus grand camp de concentration de femmes, le centre de formation des gardiennes SS. Dans les dernières semaines, le personnel a brûlé des monceaux d’archives. Les listes et les dossiers des prisonnières, les ordres d’exécution, les courriers des industriels des dizaines de camps satellites qui réclamaient toujours de nouveaux lots d’ouvrières, car celles qu’on leur louait s’usaient vite. Les Alliés n’ont presque rien retrouvé. Hormis quelques documents que les Russes ont conservés jusqu’à la chute du Rideau de fer, ou que les déportées avaient réussi à dissimuler sur elles en quittant le camp. Mittwerda, ce nom ne lui dit rien. Henning saura peut-être.
— Ton paquet-surprise te plaît ? l’interroge-t-il en entrant.
Il semble toujours emprunté, comme s’il ne savait quoi faire de ce corps qui s’étire, tel un arbre d’où s’échapperaient des touffes de feuillage roux.
— Je suis perplexe, répond-elle en exhumant du paquet un médaillon ancien enveloppé de papier-bulle. Je ne m’attendais pas à lire les mémoires d’une gardienne SS.
— C’est elle qui t’écrit ? s’étonne Henning, haussant les sourcils. On doit restituer aussi les objets nazis, maintenant ?
— Elle l’a volé, semble-t-il. C’est son petit-fils qui me l’envoie. Sa grand-mère travaillait à Ravensbrück. Mittwerda, tu connais ?
Il plisse les yeux avec un léger sourire, fait durer le suspense. Il aime lui rappeler qu’il était là avant elle. Ce petit jeu n’est pas entièrement innocent. Peut-être trahit-il un peu de jalousie, depuis qu’elle a été choisie pour diriger l’équipe.
— C’est elle qui en parle ?
— Elle dit que Mittwerda était un leurre.
— Cette franchise l’honore.
— Tu m’expliques ?
À son arrivée à l’ITS, Henning était affecté à la section des documents des camps de concentration. Un jour, il effectue une recherche sur une déportée autrichienne qui travaillait à l’usine Siemens, installée à proximité de l’enceinte de Ravensbrück. Il finit par la retrouver sur une liste de transfert pour le « camp de repos de Mittwerda », datée de février 1945. En face de son nom, il est précisé qu’elle souffre d’hystérie. Les autres prisonnières de la liste sont affligées d’intense faiblesse, de folie ou de maladies variées : tuberculose, infection à la jambe, forte fièvre, abcès purulents, diphtérie, elles ont des béquilles ou des prothèses.
Il pourrait se réjouir que ces femmes fragilisées aient été envoyées dans un sanatorium. Mais dans l’univers concentrationnaire, les mots « camp de repos » éveillent sa méfiance. Henning sait ce que recouvraient d’autres euphémismes :