Examinant les cachets, elle retrouve la première carte. Thessaloniki, 17 juin 1958. La photo a été prise d’un bateau à voile dont la bôme dépasse au premier plan. Derrière, il y a la mer à perte de vue, des immeubles altiers aux balcons abrités de stores verts se reflètent dans l’eau. Au bout du quai aveuglé de soleil, on distingue la Tour blanche. Elle imagine Allegra s’y promener avec Lazar à la tombée du soir. Irène cherche la traduction des quelques lignes en hébreu : « Mon frère, ici le soleil brûle autant que le vent. Une fille brune me parle une langue oubliée. La nuit, ses cheveux me bercent comme des vagues. Son cœur est plein de larmes et de secrets. Si je savais réparer les hommes comme les bateaux. »

La suivante a été postée de Floride à l’hiver 1959. Des voiliers en bois amarrés au ponton d’une marina paisible. « Ton vieux copain Gustav te salue, Hershl. On boit un bourbon à ta santé. Le jour, Gustav promène les touristes. La nuit, il insulte les alligators en allemand. La terre tourne vite, mon frère, pas sûr qu’elle tourne rond. Pour nous, le cadran s’est arrêté il y a longtemps. »

Elle repense à la fausse gare de Treblinka, à son horloge en trompe l’œil.

En avril 1960, Lazar envoie à Hershl une vue du pont de Brooklyn avec ce message : « Samuel ne nous a pas oubliés, mon frère. Pourtant il boit beaucoup dans cet espoir. Esther s’arrange pour qu’il retrouve son chemin chaque nuit. De ma fenêtre, je compte les étoiles au-dessus de l’East River. À les regarder briller, qui devinerait qu’elles sont mortes ? »

Ces quelques mots adossés à des vues paradisiaques distillent une poésie sombre. Le voyage de Lazar dessine un archipel de rescapés insomniaques, reliés par le trou noir de Treblinka.

À San Francisco, il écrit : « Une mendiante me demande d’où je viens. “D’où je viens n’existe plus.” Elle éclate de rire, me dit qu’elle, c’est pareil. Je l’invite à manger du homard sur le port. Parfois, mon ami, la vie me tape sur l’épaule et je ne peux rien lui refuser. »

Entre cette carte et la suivante, il y a un saut de plusieurs années, un océan, un procès. Le voyage se poursuit en Europe, de Hambourg à Vienne et à Trieste. A-t-il un but, une ligne directrice ? Au dos d’une vue du port de Gênes au crépuscule, le 7 avril 1967, il confie : « Au réveil, je pense à cette fille brune aux longs cheveux. Sa peau douce et hâlée de fille grecque, de fille juive. La lumière du matin fait croire à des choses impossibles. C’est au lever du jour que les hommes inventent les dieux. Et qu’ils déclarent la guerre. Shalom, Hershl. Le bateau m’attend. »

Allegra. Il ne l’avait pas oubliée.

À partir de cette carte génoise, Lazar signe Matias Bárta. Le nom de ses faux papiers. Son alias de fugitif. Veut-il se cacher, disparaître ?

Le rythme des cartes s’espace. En 1970, il poste une vue de la baie illuminée de Valparaiso, avec ce message : « Mon frère, derrière chaque lueur, il y a un espoir impossible à tuer. La nuit je les compte pour trouver le sommeil. Il y a toujours un ivrogne pour brailler sous ma fenêtre. Je connais sa chanson par cœur : Tu n’es plus en vie, et tu ne peux pas mourir. »

En 1975, il poste un dernier message de Mar del Plata : « Ici, le soleil couchant a la couleur du sang. J’ai retrouvé Kelev. Lève ton verre à ma santé. Lehaïm, mon frère. Crois-tu que nous finirons par trouver la paix ? »

Kelev.

Elle relit fiévreusement les notes prises à Ludwigsburg :

Arrivée d’un convoi sur la rampe. Un SS mince et costaud, teint rose, sourcils décolorés par le soleil. Kelev. Chien vicieux. Sur le quai, il veut prendre le pierrot à la petite fille. Tire une balle dans la tête de sa mère, et ordonne à Lazar de conduire l’enfant au Lazarett.

Au procès de Düsseldorf, il ne se trouvait pas sur le banc des prévenus. Il ne connaît pas son vrai nom, mais n’a jamais oublié son visage, a-t-elle souligné.

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