— Ma grand-mère maternelle, dit-elle en lui tendant le portrait sépia d’une petite fille en robe bleue, chaussée de minuscules chaussures vernies, qui fixe le photographe d’un air espiègle, un nœud de satin clair dans les cheveux. Elle a deux ans. Un an plus tard, elle commençait le piano.

— Votre mère vous parlait d’elle ?

— Pas beaucoup.

Parmi les rares trésors que l’oncle Rafo avait réussi à sauver, il y avait des clichés de fêtes familiales à Salonique, et une photo du mariage des parents d’Allegra. Elvire les trouvait incroyablement beaux, d’un chic étourdissant. Cette mariée vêtue à la dernière mode de Paris la fascinait, avec son joli diadème perlé et son sourire rêveur. Elle n’arrivait pas à combler les blancs entre la petite fille au nœud, l’enfant pianiste et la jeune épouse. Après cette photo, il n’y avait rien. Une béance. De cet élégant jeune mari aux cheveux gominés, un camélia à la boutonnière, elle connaissait le prénom, Albert. Outre le djudyo, il parlait grec, turc, français et italien, et voyageait à travers l’Europe pour son commerce de tissus. Elle aurait aimé en savoir plus, mais sa mère ne pouvait les évoquer sans se fermer.

— Alors je n’osais plus poser de questions. Quand j’étais petite, c’était étrange. Je ne savais pas que j’étais juive. Ma Vava, ma seule grand-mère encore en vie, était grecque et chrétienne. On la voyait une ou deux fois par an, quand elle venait à Paris.

— Anastasia, se rappelle Irène, touchée que le lien entre cette femme et l’enfant qu’elle avait sauvée ait perduré jusqu’à Elvire.

— C’est ça. Je l’adorais, elle me gâtait beaucoup. J’appelais « tio » et « tia » tous les amis de l’oncle Rafo, et je croyais que Vava était ma vraie grand-mère. Mais je savais que l’oncle Rafo était juif, comme la plupart de ses amis. Ils n’étaient pas tous pratiquants mais ils fêtaient Pessah, Yom Kippour… On allumait les bougies pour Hanouka, et on avait aussi un arbre de Noël. Mes copines d’école étaient catholiques, et ma mère m’emmenait de temps en temps à l’église orthodoxe. Tout ça, pour moi, c’était un peu compliqué.

— J’imagine, dit Irène.

— Ma mère a refusé que je fasse ma première communion, comme mes copines. J’ai trouvé ça injuste, parce que je voulais la jolie robe, et la pièce montée avec la petite communiante. J’ai compris à la mort de Vava, quand ma mère m’a emmenée à Thessalonique.

Elvire n’en garde pas un bon souvenir. Cette ville l’agressait par son vacarme continuel, ces gifles de vent et de lumière, la chaleur de plomb dès le réveil. Elle se plaignait de la soif, de la fatigue, du mal de mer. Pensive, elle s’arrête sur le double sens. Le mal de mère. Là-bas, c’est vrai que sa mère était différente. Nerveuse, à fleur de peau, comme si elle n’était pas tout à fait là, avec elle. Maintenant qu’elle a lu la lettre, elle comprend. Ceux qu’elle avait quittés l’accueillaient comme une étrangère. Elle imagine combien cela a dû être douloureux pour elle. La veille de leur départ, Allegra l’a traînée dans les rues en pente, chagrine et ensommeillée, jusqu’aux remparts qui surplombaient la baie. Elle lui a montré les toits des villas où elle allait goûter, petite fille, les taches vertes des jardins où elle jouait à cache-cache avec ses cousins. Ici, lui a-t-elle dit, nous étions chez nous. Nous étions heureux.

Ce jour-là, elle a évoqué les soldats allemands qui avaient chassé les Juifs de leurs maisons avant de les envoyer mourir dans un camp de Pologne. Elle lui a révélé, avec un mélange de brutalité et de tristesse, que Vava n’était pas sa grand-mère. À douze ans, Elvire a su que rien ne serait plus pareil. Le monde rassurant où elle avait grandi se fissurait devant elle.

À leur retour, Allegra ne voulait plus parler de la guerre. Elle est redevenue cette femme flamboyante dont on ne pouvait soupçonner les blessures. Elle qui avait tant souffert du silence n’a pas réussi à s’en délivrer.

— Cette lettre, balbutie Elvire. La découvrir vulnérable, amoureuse…

Elle avoue que la lire l’a apaisée, réconciliée avec sa mère.

— Je ne comprenais pas qu’elle continue à le protéger, contre sa propre fille ! Un homme qui l’avait abandonnée enceinte… Maintenant je sais qu’il n’était pas au courant. C’est idiot, mais ça m’a fait du bien.

À mesure que la conversation dérive vers Lazar, Irène prend conscience de son sac posé près d’elle, et du pierrot à l’intérieur.

— Vous croyez qu’il l’a aimée ? demande Elvire.

— Certainement. Il avait perdu les siens. Pour lui, s’attacher à quelqu’un c’était revivre ce déchirement. Risquer de perdre à nouveau. Malgré ça, je crois qu’il a vraiment aimé votre mère.

Irène évoque les cartes postales et les traces de cet amour, jusqu’au bout.

— Elle avait un charme fou, sourit Elvire.

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