Le film retrace le destin de plusieurs enfants volés par les nazis. L’un d’entre eux, kidnappé en 1941 dans une ville de Lituanie, avoue que sa plus grande souffrance est d’ignorer d’où il vient. Le temps ne la guérit pas. Il voudrait savoir avant de mourir.
Deux jours plus tard, il l’appelle.
— Vous êtes têtue, dit-il, et derrière la voix bourrue, Irène sent une ouverture.
Elle l’écoute.
— Il y a trois ans, mon père était ingérable. Personne ne pouvait l’approcher. Il virait les infirmières de la chambre. Maintenant il est plus calme, comme si quelque chose avait cédé. Il est dans une clinique où l’on s’occupe bien de lui. Il décline doucement. Je ne veux pas perturber son équilibre.
— Je comprends.
— Peut-être que vous avez raison, même si votre hypothèse me paraît dingue. Mais de toute façon, pour lui, c’est trop tard. Certains jours, il ne se souvient même pas qu’il a un fils.
Il avoue qu’il voulait lui renvoyer le médaillon.
Après l’avoir emballé avec soin, il s’est rendu à la poste de son quartier. Il a réglé l’affranchissement, est reparti à pied. Il n’avait pas fait cinq cents mètres que ça a commencé à le travailler. Il a rebroussé chemin. Le postier ne comprenait rien, lui non plus.
Il dit, J’ai regardé le dessin. Ça pourrait être mon père comme n’importe quel petit blond du même âge.
Il dit, J’ai assez d’emmerdes comme ça.
— … Vous êtes libre vendredi soir ? ajoute-t-il après un silence.
— Ça dépend.
— Je n’ai pas été sympa, l’autre jour. Ça me donnerait une chance de me rattraper.
— Vraiment ? demande-t-elle. Je ne vais pas dîner à quatre heures de route sans un minimum de garantie.
— Je m’y engage. J’aimerais que vous me parliez de cette Polonaise.
Le lendemain, elle va chercher Hanno et Hermine à l’arrêt de bus. Après leurs partiels, ils ont travaillé un mois dans une brasserie pour financer un voyage en Autriche et en Italie. Ils rentrent juste et viennent passer leurs derniers jours de vacances à Bad Arolsen, avant le début du deuxième semestre universitaire. Pour fêter ça, Irène a organisé un grand dîner avec les Glaser et quelques amis de son fils.
Depuis l’attentat, Hanno lui envoie un sms tous les soirs. Une concession à son angoisse. Il n’a pas dérogé à ce rituel pendant leur voyage. Elle a reçu des messages de Vienne, de Salzbourg, de Bad Ischl, de Bolzano et de Padoue, de Vérone et de Venise. Grâce à eux, elle s’endormait chaque nuit dans une ville différente. Ses rêves s’habillaient de ciels purs et de montagnes, de lueurs fauves sur la lagune.
Elle les retrouve hâlés, enthousiastes et volubiles. Ils ont bourré leurs sacs à dos de pecorino et de saucisson truffé. En regardant Hermine s’affairer dans la cuisine et accueillir les invités, Irène s’étonne qu’elle ait trouvé sa place si naturellement dans leur intimité. On dirait qu’elle est là depuis toujours, avec son petit air décidé, sa désarmante spontanéité. À la gare, elle s’est précipitée pour l’embrasser. Irène doit s’avouer qu’elle commence à s’attacher à cette gamine. Quand elle est là, Hanno semble presque embarrassé de son bonheur. Comme s’il craignait qu’il n’indispose Irène, sorte de version importée de la Mère Courage, mariée à son job, anxieuse et monacale. Il ne perçoit d’elle que cette surface, pourtant elle est aussi tout le contraire. Libre, impulsive. Ces dernières années, elle a sacrifié des pans entiers d’elle-même pour assurer à son fils un peu de solidité. Elle s’est coulée dans un pli ancestral, elle est devenue poussiéreuse.
Plus tard, son regard embrasse la joyeuse assemblée d’amis et d’enfants que traverse le labrador des Glaser, tornade de poils blonds. Benjamin lui ressert du champagne. Elle flotte un peu.
Hanno va bien. Il est peut-être temps qu’elle s’autorise à vivre.
Elle grimpe les marches, consciente que ses efforts de coiffure sont anéantis par l’averse torrentielle qui l’a douchée en descendant de voiture. Ses cheveux dégoulinent dans son dos. Elle essuie comme elle peut les traces de mascara au coin de ses yeux, jette un coup d’œil pensif à ses bottines crottées. Elle fumerait bien mais son paquet est trempé. Tout en baies vitrées, le restaurant donne sur le Weißensee. C’était une bonne idée, peut-être pas la bonne saison.
Installé à une table, Rudi Winter contemple le lac. La salle est presque vide, à l’exception de quelques couples âgés qui en sont au dessert. Le décor exhale une mélancolie surannée, entre la maison de retraite et la Côte d’Azur en hiver.
Il se lève pour lui serrer la main, elle le voyait moins grand. Une chemise et une veste suffisent à vous changer un homme.
— Désolé pour le temps, s’excuse-t-il devant le tableau pathétique qu’elle compose. C’était une belle journée, ça s’est gâté il y a une heure…
— Au moins, on ne sera pas dérangés.
— Oui, dans un quart d’heure ils sont tous couchés.
— Vous habitez le quartier ?