— Non, je viens nager ici de temps en temps. Quand mes enfants étaient petits, on avait un appart pas très loin, à Prenzlauer Berg. Mon ex-femme adorait le quartier. À l’époque c’était encore sympa. Maintenant on n’y croise plus que des touristes, des bobos et des expatriés français.
— Quelle horreur, répond-elle en français.
— Décidément, je n’en rate pas une, grimace-t-il. Depuis quand vivez-vous en Allemagne ?
Elle s’amuse de le voir marcher sur des œufs.
— Vingt-six ans, dit-elle. Votre pays et moi, c’est une vieille histoire.
— C’était une vocation, de vous enterrer dans un bled de la Hesse pour enquêter sur les victimes du nazisme ?…
— Non, j’ai postulé pour ce travail par hasard. Et puis j’ai découvert que ça me plaisait.
— La guerre ? la coupe-t-il, perplexe.
— Chercher les gens. J’aime ça.
Il l’observe. Elle l’irritait, maintenant elle l’intrigue.
Ils commandent deux escalopes viennoises
Dehors, la nuit estompe la limite entre le ciel et l’eau.
— Vous diriez que vous êtes une bonne enquêtrice ? l’interroge-t-il.
Elle imagine le rire d’Eva.
— Plutôt, sourit-elle. Il faut dire que j’ai été formée par la meilleure.
— C’est quoi, votre secret ? demande-t-il en lui servant un verre de vin.
Elle répond, L’instinct, et la patience. Je passe un temps fou à penser aux gens que je cherche. La nuit, le jour. En marchant, en conduisant. Mon fils me le reproche assez. Mes enquêtes sont toujours là, dans un coin de ma tête. Je suis des intuitions, je les vérifie pour voir si elles tiennent. J’essaie de relier des traces, la plupart du temps c’est laborieux. Et puis tout à coup, je sens que je brûle. C’est une fièvre très particulière.
— Je comprends ça, dit-il. Je peux tourner des journées entières avec l’impression que ce que je cherche n’est pas là. Je m’énerve, je n’arrive à rien. Et puis je fais le tour du pâté de maisons et brusquement je vois ce qui m’échappait. Je recommence la scène, et ça marche. Parfois il suffit de déplacer la caméra, de changer de point de vue. Ou bien la personne que je filme m’offre quelque chose d’insolite, et tout s’éclaire.
Maintenant, il veut qu’elle lui parle de la femme au médaillon.
À l’instant, ce qui lui vient c’est l’image de Wita, droite et nue dans la neige. C’est ainsi qu’elle a fait effraction dans sa vie, à travers l’œil d’Elsie. Alors c’est par là qu’elle commence. Ce qu’elle a tu à Agata et à sa famille, ce qu’elle cacherait à Karl Winter, elle le confie à cet inconnu.
— Elle a fait ça ? Elle est morte avec ce gosse… ? murmure-t-il.
Il veut savoir qui elle était avant ce choix essentiel. Où elle a puisé le courage de survivre à deux camps, et de mourir.
Elle sait peu de chose de la jeunesse de Wita à Lublin. Elle suppose que ses parents appartenaient à la classe moyenne cultivée, car ils ont envoyé leurs filles étudier à l’Université catholique. L’aînée était la plus ambitieuse, l’intellectuelle. Wita était belle, on devait se retourner sur elle. Et lui prédire le destin de ces jolies filles précocement fanées par la maternité, un quotidien terne et provincial. Elle avait lâché ses études pour un mariage d’amour. Se satisfaisait d’une vie simple, d’un rôle traditionnel. Plus que ça, elle embrassait cette vie. Sur les photos ou dans les souvenirs d’Agata, Wita n’apparaît pas limitée. Si la guerre ne l’avait pas réduite en miettes, sans doute aurait-elle continué à savourer cette existence pour ce qu’elle lui offrait.
Puis sont venus les orages de feu, les bombardements, la terreur. Leur horizon se rétrécissait chaque jour, fragile et vacillant. La violence éventrait le regard dans la rue. Elle ne pouvait en protéger ses enfants. Elle a envoyé sa fille chez sa sœur. À ce moment-là Varsovie lui paraissait plus sûre, évidemment c’était relatif. Cette Pologne découpée à la scie de boucher n’offrait aucun abri ; un territoire de chasseurs et de vautours. Son fils était encore petit, elle l’a gardé près d’elle. Si elle l’avait laissé à Varsovie, peut-être qu’il n’aurait pas été kidnappé. Mais qui peut savoir. Elle a cru qu’on le lui rendrait, si elle demandait gentiment. Pour les SS c’était une insolence, et son châtiment s’appelait Auschwitz. Au bout de quelques mois, elle a été transférée à Ravensbrück. Là-bas, Wita faisait partie de celles qui aidaient les autres. Elle était encore capable de tendresse, même si sa joie s’était tarie. À la place s’était formée une corne de courage et d’endurance. Une rage froide, une force.
— C’est impressionnant, ce que vous me racontez, s’enthousiasme Rudi. Vous savez, ça me passionne depuis toujours. Ces vies qui en apparence n’ont rien d’extraordinaire, qu’on frôle sans les remarquer. Si on s’approche, on se rend compte qu’on a tout faux. C’est notre regard qui les simplifie.
Elle réalise que la salle est vide, à l’exception des serveurs qui leur jettent des regards moroses.