Elle va chercher des photos, les lui tend. Sur la première, une jeune femme brune rit à gorge déployée devant la Seine. Ses longs cheveux ondulés dansent dans le vent. Son regard exprime une joie sauvage et une forme de plénitude. Sur la seconde, Allegra a une cinquantaine d’années, des cheveux courts ébouriffés. Elle porte un pull marin à larges côtes. Affublée d’un nez de clown, elle tire la langue à un petit garçon hilare. Elle se tient de profil, accroupie devant l’enfant à qui elle ouvre les bras.
— On fêtait les trois ans de mon fils, précise Elvire.
— Ils ont l’air complices.
— C’était une association de malfaiteurs. Ma mère était gâteuse de Raphaël.
— Vous l’avez appelé comme votre grand-oncle ?
— Peut-être pour me faire pardonner d’avoir épousé un goy, ironise-t-elle. Ma mère ne me le reprochait pas, mais je sentais que ça la chagrinait…
Allegra ne lui a jamais dit ce qu’être juive signifiait pour elle. Était-ce une loyauté sacrée envers les siens, un lien affectif et spirituel ? Enfant, Elvire aurait eu besoin qu’elle l’aide à apprivoiser ce mot, qui lui apparaissait flou et inquiétant. Autour d’elle, personne ne la poussait à se revendiquer telle. Mais dès qu’elle s’éloignait, elle sentait qu’elle les blessait.
— Parlez-moi de lui, demande-t-elle.
Elle ne dit pas
Ébauchant le portrait de l’étudiant devenu charpentier, Irène a le sentiment d’avoir marché sur ses pas sans qu’il se révèle entièrement à elle. Elle a eu peur et mal pour lui. Elle a fait un long voyage à sa recherche, espère encore quelques réponses. Elle n’envisageait pas de se tenir devant cette inconnue et de lui donner le pierrot sans explications.
— Il vivait à Prague avec sa famille ? l’interroge Elvire.
Irène acquiesce et lui montre la photocopie de son questionnaire d’après-guerre.
— Il mentionne ses parents, et un oncle. Ils ont été transférés ensemble au ghetto de Theresienstadt. Un mois plus tard, lui a été déporté à Treblinka. Ici, vous voyez, il précise qu’ils sont tous morts. Ils étaient peut-être dans le même train. À l’arrivée, il a été sélectionné parmi les Juifs de travail.
Le visage d’Elvire se trouble. Elle a entendu parler de ces hommes qui brûlaient les cadavres. Les
Irène lui explique que ce terme était réservé aux déportés de Birkenau qui travaillaient aux chambres à gaz et aux crématoires. À Treblinka, on les désignait par le mot
Elle sent que cette idée la dérange.
— Vous savez, ils n’avaient le choix qu’entre la mort et le sursis… Au plus tard, les SS les auraient exécutés à la fermeture du camp. S’il y a eu des survivants, c’est parce qu’ils ont trouvé la force de se dresser contre leurs bourreaux. Puis certains ont réussi à s’enfuir, et à survivre à tous les dangers qui les guettaient en Pologne. Ces hommes ont résisté de toutes leurs forces à l’anéantissement. Ils sont devenus les gardiens de ceux qu’ils avaient vus marcher vers la mort. Ce fardeau écrasant, ils l’ont porté le restant de leur vie.
— Ça me soulage qu’il n’ait pas travaillé dans les chambres à gaz, murmure Elvire, après un silence.
— On ne peut pas imaginer ce que vivaient les
Elvire l’ignorait. Elle n’a pas lu leurs témoignages, craignant de ne jamais s’en remettre.
— Je comprends, répond Irène. Mais vous seriez surprise de l’humanité qu’ils recèlent.
Elle évoque la morte-saison du camp, l’arrivée du convoi de Salonique.
— Vous croyez que c’est la culpabilité qui l’a conduit là-bas ? demande Elvire.
— Peut-être.
Elvire semble abîmée dans ses pensées. Elle fixe les deux photos de Lazar, celle de Buchenwald et celle de l’après-guerre.
— Je trouve que mon fils lui ressemble, dit-elle, les larmes aux yeux.
Plus tard elles boivent une citronnade, parlent de choses légères et quotidiennes, se découvrent des points communs de mères divorcées. Elles ont de grands enfants, un bilan amoureux dont elles préfèrent sourire. Elvire occupe un poste à responsabilité, elle gagne bien sa vie. Depuis son divorce, elle a le sentiment que son indépendance effraie les hommes.