Elle est remuée de découvrir le visage de ce père à qui elle invente des vies depuis l’enfance. Au collège, elle rêvait qu’il venait l’attendre au volant d’une décapotable. Elle l’imaginait en aventurier, chemise italienne et lunettes de soleil, entre Al Pacino et Robert De Niro. Échafaudait des alibis extravagants pour que son absence ne soit pas un abandon. Il était en prison, retenu dans un pays lointain, un choc l’avait laissé amnésique. Elle fouillait dans les tiroirs de sa mère, scrutait le visage de ses relations masculines. Allegra protégeait ses secrets. Lasse qu’Elvire la harcèle, elle avait laissé échapper un jour que
— Il est décédé, n’est-ce pas ? interroge-t-elle, et son regard laisse affleurer l’espérance qu’on la détrompe.
— Je pense qu’il est mort dans les années soixante-dix, même si je n’en ai pas la preuve.
Elle accuse le coup.
— S’il avait reçu la lettre de ma mère à temps, peut-être… Enfin ça ne sert à rien de refaire l’histoire. Vous parliez d’un objet, dans votre courrier.
Irène ouvre son sac et sort délicatement de l’enveloppe le pierrot à la collerette fanée, si défraîchi qu’on ne peut se figurer qu’il a été beau. Elle le dépose dans les mains d’Elvire.
Elle reste muette devant ce jouet d’enfant.
— Regardez sous son habit blanc.
Elvire tressaille en découvrant les chiffres, les effleure du bout des doigts.
Elle veut savoir pourquoi, ce que ça signifie.
Il est temps de délivrer le fantôme emprisonné dans la trame de coton terni.
À mesure qu’Irène remonte vers la rampe de Treblinka, l’air semble se densifier autour d’elles. Elvire l’écoute, ses mains se crispent sur le tissu. Elle est insoutenable, l’histoire de cette gosse tuée dans les bras de Lazar. Irène ne peut l’adoucir ou lui donner une fin heureuse. Le père qu’il aurait pu être a été assassiné avec Hanka, ce jour-là. Elle n’a pas besoin de le dire pour que Elvire l’entende.
Entre elle et lui, il y a toujours eu cette petite fille.
Ne restent que les larmes.
Quand elle pousse la porte, l’appartement a un air pimpant qu’elle ne lui connaît pas. Hilare et longiligne, Antoine lui tend un verre de bourgogne.
— Je me suis dit qu’il était temps que tu rencontres Pierre.
Un beau brun en chemise de lin, tablier noir et pantalon à pinces se penche pour l’embrasser, un grand sourire aux lèvres. Elle s’amuse de voir Antoine, qu’elle a toujours vu se nourrir de boîtes de conserve et d’œufs au plat, épris d’un homme qui cuisine et se met en frais pour recevoir. Elle devrait bien s’entendre avec cet universitaire à la rondeur épicurienne, qu’on imagine davantage au volant d’une berline familiale que plongé dans les archives du gouvernement de Vichy. Pourtant, il y passe le plus clair de son temps.
Il explique à Irène combien les documents administratifs de l’époque sont glaçants. Une note griffonnée au bas d’un formulaire révèle l’opportunisme d’un fonctionnaire, l’absence d’empathie pour les populations pourchassées que son autographe condamne à la mendicité, à l’exil ou à la déportation. La sécheresse de ces traces de papier est un couperet. Elle dément les justifications d’après-guerre. On n’y déchiffre aucune velléité de sauver, mais une indifférence meurtrière.
— Les archives ne mentent pas, sourit Pierre. C’est pour ça que tant de gens s’évertuent à les garder sous clef.
— Irène en sait quelque chose…, dit Antoine. Raconte à Pierre la bataille de l’ouverture des fonds de l’ITS. Il va adorer.
Elle évoque les années où elle travaillait pour Max Odermatt, dans un climat empoisonné où toute initiative était découragée, voire suspecte. Tant qu’Eva était en vie, elle s’en était accommodée, parce que son amie savait contourner les règles. À sa mort, une lassitude l’avait gagnée, l’épuisement de devoir toujours lutter contre le courant, les lenteurs bureaucratiques et les lubies du directeur. Elle confie à Pierre que ce dernier se vantait de n’embaucher aucun diplômé, et interdisait aux employés de communiquer sur leurs enquêtes en cours. Y compris en interne.
— Ça revenait à saboter leur travail ! lâche-t-il, sidéré.
— Il divisait pour mieux régner, répond Irène. Il considérait l’ITS comme son domaine réservé.
— Tu oublies qu’il devait rendre des comptes, objecte Antoine. Il bossait tout de même pour le Comité international de la Croix-Rouge ! Et au-dessus, il y avait une commission internationale…
— Il refusait aussi de fournir des documents aux procureurs qui travaillaient sur les crimes nazis, ajoute-t-elle à l’intention de Pierre. Au nom de la neutralité de la Croix-Rouge.
— Parlons-en, ironise Antoine. Pendant la guerre, elle avait une fâcheuse tendance à pencher d’un côté !