— Tout ça sous une pluie froide et persistante. Et la fille de mon déporté était si émue qu’elle sanglotait. Heureusement, j’avais apporté des mouchoirs.

Elle s’étonne de le trouver rajeuni, sous le taillis de ses cheveux roux. Il a même le teint légèrement hâlé, lui qui ne bronze pas.

— Ça te réussit en tout cas. Tu as une mine superbe.

L’observant plus attentivement, elle constate la disparition des cernes.

— Les jumeaux font des nuits complètes… ?

Il hoche la tête, avec un sourire qui hésite entre le triomphe et la prudence. Il avait obtenu de haute lutte que ses parents les gardent pendant son absence. Le premier soir, ils étaient à deux doigts de les confier aux services sociaux. Le lendemain, sa mère a trafiqué la conque MP3 qu’Irène leur avait offerte pour y télécharger des contes de Grimm. Une heure plus tard, ils dormaient à poings fermés. Le miracle s’est reproduit les nuits suivantes. Alors que les sons du ventre maternel les rendaient nerveux, les petites ogresses décapitées ou les enfants engraissés dans la cage font merveille.

— Et toi, tu as retrouvé ton rescapé tchèque ? s’enquiert-il.

— Le gars du Centre Wiesenthal m’a rappelée hier.

Au printemps 1975, Lazar a bien contacté Wiesenthal, pour lui confier qu’il avait reconnu un ancien meurtrier de Treblinka dans un bar de Mar del Plata. L’homme dirigeait une conserverie près du port et se faisait appeler Guillermo Cabral. Il parlait avec un fort accent allemand et présentait une particularité physique impossible à oublier : sa peau et ses sourcils semblaient avoir décoloré au soleil. Wiesenthal pensait qu’il pouvait s’agir de Lothar Kunz, un SS bavarois évanoui dans la nature après la guerre. Il avait fait ses preuves à Hadamar, dans le cadre de la politique de mise à mort des handicapés et des malades mentaux, avant d’être affecté à Treblinka. À la fermeture du centre de mise à mort, il avait suivi sa hiérarchie à Trieste. Capturé par les Américains, il s’était évadé de son camp de prisonniers.

Wiesenthal conseillait à Lazar la plus grande prudence. La mort de Perón avait livré l’Argentine à l’escalade de la violence. L’instabilité politique était favorable aux militaires, dont on connaissait la proximité avec les anciens nazis. Au nom du droit d’asile, le pays protégeait les criminels de guerre et refusait de les extrader. Il fallait patienter, réunir des preuves solides.

Quelques semaines plus tard, Lazar lui a fait parvenir des clichés de Cabral pris au téléobjectif. Wiesenthal les a comparés avec la photo d’identité du SS Ausweis de Lothar Kunz. Sur l’un d’eux, la ressemblance était frappante. Lazar a manqué leur rendez-vous téléphonique suivant.

Au début du mois de mai, le chasseur de nazis est tombé sur un article du quotidien argentin La Capital. On avait retrouvé Guillermo Cabral assassiné au rez-de-chaussée de sa villa, près du corps sans vie d’un charpentier de marine nommé Matias Bárta. Une balle de Luger avait traversé l’épaule de ce dernier, une autre lui avait éraflé la joue. L’arme avait été retrouvée à plusieurs mètres. Les deux hommes présentaient les signes d’une lutte féroce, qui s’était poursuivie à l’arme blanche. Cabral avait la gorge tranchée, Bárta s’était vidé de son sang après avoir reçu plusieurs coups de couteau dans l’abdomen. La villa était située à l’écart, dans un quartier tranquille. Les rares voisins juraient n’avoir rien entendu.

L’existence de Lazar s’achève sur un mystère. Irène ne saura jamais s’il a voulu se faire justice ou si l’ancien SS l’a surpris, se sentant épié. À moins qu’il n’ait reconnu le déporté sous sa peau d’homme libre.

Elle a envoyé les cartes postales à Elvire, avec les photocopies de la lettre de Madame Schwarz et de la coupure de presse. Votre père, lui a-t-elle écrit, avait une force de vie et un courage hors du commun.

— Et ton enfant volé ? demande Henning.

— Son fils refuse toujours de faire une analyse ADN. Je retourne à Berlin. Demain, je l’emmène à Ravensbrück.

Tandis qu’ils roulent vers le Brandebourg, Irène évalue ses chances de le faire changer d’avis. Elles sont raisonnables. Après tout, c’est lui qui l’a rappelée pour lui proposer de l’accompagner au camp. Elle espère que la force du lieu balaiera ses réticences.

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