Ils boivent un café en regardant défiler les paysages noyés de verdure, au milieu de Berlinois en short qui font le pont de l’Ascension, équipés de sacs à dos et de vélos. En polo noir et pantalon de toile, Rudi Winter est d’humeur loquace. Le montage de son documentaire est terminé. Il y a quelques jours, le producteur a organisé une projection de presse dans une salle d’art et d’essai de Kreuzberg. Une journaliste de guerre dont il admire le travail est venue lui parler à la fin. Elle a couvert les conflits au Kosovo, au Liban et en Irak pour le Spiegel. Elle aimerait l’associer à un projet ambitieux autour des migrants, explique-t-il avec enthousiasme. Constituer des archives de l’exil, en interviewant les demandeurs d’asile. Un peu sur le modèle de ce que fait la Fondation Spielberg pour les survivants de la Shoah. Ce serait fort, dit-il. Une manière de les inscrire dans notre histoire.

En l’écoutant parler de cette femme, Irène ressent une pointe de jalousie qui la désarçonne.

Un couple descend en gare d’Oranienburg, traînant un adolescent morose accroché à ses écouteurs.

— Je parie qu’ils vont au camp de Sachsenhausen, dit Rudi en les regardant s’éloigner sur le quai. Quand j’étais môme, je l’ai visité avec mon père. J’ai trouvé ça très impressionnant.

Irène y a emmené Hanno quand il était au collège.

— Il a quel âge ? l’interroge-t-il. J’imagine qu’avec une mère qui bosse là-dedans, il a dû se taper le tour complet des camps, le pauvre.

Elle admet qu’elle n’a pas lésiné sur les pèlerinages mémoriels. Se sent obligée d’expliquer le contexte familial dans lequel Hanno a grandi, ses questionnements existentiels sur l’obéissance et le libre arbitre. Son fils est persuadé que tous les hommes peuvent devenir des meurtriers, dans certaines circonstances. Alors elle cherche des exemples de gens qui ont dit non, lui démontre qu’il n’y a pas de fatalité.

— Je ne vous juge pas, répond-il avec un sourire. Mon paternel était obsédé par la guerre.

Il se penche pour lui confier que son père a coupé les ponts avec ses parents adoptifs avant sa naissance. Il était tombé par hasard sur leurs cartes du parti nazi. Pendant dix ans, il n’a plus voulu entendre parler d’eux. Un jour, le petit Rudi a aperçu une vieille dame en manteau gris et toque de fourrure qui lui faisait signe derrière la grille de l’école. Elle lui souriait, les yeux embués. Sa grand-mère avait fait le voyage depuis Munich pour le rencontrer.

Karl a fini par se laisser fléchir. Mais leurs entrevues sporadiques ressemblaient à un ciel menaçant où l’orage éclatait sans prévenir. Rudi en garde un souvenir empoisonné. Rien ne semblait pouvoir étancher la rage de son père.

— Il était sans doute le premier à en souffrir, murmure-t-il. La seule chose qui le calmait, c’était de tourner. Se concentrer sur un plan.

Irène l’écoute, convaincue que cette colère impossible à soigner trahit un traumatisme refoulé dans l’enfance. Elle se garde bien de le lui dire.

La petite ville de Fürstenberg est blottie au bord du lac Schwedtsee, qu’un bras de la rivière Havel relie à deux autres lacs. Avant la guerre, cette partie du Brandebourg était déjà le lieu de villégiature des Berlinois, qui venaient se ressourcer dans la fraîcheur de ses eaux bleues et de ses forêts profondes. Himmler avait choisi le site pour sa beauté, son accès facile en train et par bateau, lui dit-elle. Et pour la proximité du village où vivait sa maîtresse.

En approchant du camp, elle reconnaît les chalets des gardiennes SS à leurs balcons de bois et à leurs volets sombres. Et se fige en apercevant deux jeunes filles blondes qui bavardent accoudées à la balustrade, exposant leurs carnations pâles à la brûlure du soleil. L’espace de quelques secondes, le passé se mêle au présent, elle voit Elsie et ses compagnes.

Désormais, c’est une auberge de jeunesse.

Rudi et elle dépassent les villas des officiers SS qui s’échelonnent sur la colline boisée, pour gagner l’esplanade, où une imposante statue en bronze est juchée sur un promontoire.

— On l’appelle la Tragende[11], lui dit-elle. En 1945, les Soviétiques ont libéré le camp et violé les femmes. Y compris les déportées intransportables qu’ils étaient venus sauver. Ils ont détruit les baraquements pour y installer une garnison. À la fin des années cinquante, ils ont inauguré cette statue avec le mémorial. C’est ironique, vous ne trouvez pas ? Brutaliser tant de femmes, et choisir ce symbole pour Ravensbrück.

Saisi, Rudi contemple la déportée qui tient dans ses bras une camarade inconsciente. Son visage triste regarde la ville nichée sur l’autre rive, la pointe de son clocher dardée dans le ciel d’azur. Son pied gauche se lève, prêt à traverser le lac pour la rejoindre. Elle lève vers Fürstenberg sa protégée exténuée, comme pour confronter ses habitants à leur indifférence : Regardez, regardez ce qu’on nous fait ici.

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