Irène pense à Elsie Weber, qui voulait échapper à une vie décidée pour elle. Le Troisième Reich lui en avait offert l’opportunité. Même si son nouvel horizon était cerné de barbelés et régenté par des hommes, elle pouvait y gagner de l’autonomie. Exercer son pouvoir sur des femmes qu’elle avait été conditionnée à traiter en inférieures. Même si certaines étaient plus cultivées ou d’un milieu social plus élevé, elles n’appartenaient pas à la Communauté du peuple. Aux yeux d’Elsie, elles n’étaient que des animaux sauvages, à dresser et à soumettre. Pourtant, elle a vu cette Polonaise qui cherchait sa sœur sous la tente, surprise qu’une prisonnière corresponde aux critères de la beauté aryenne. Trente ans après la dénazification, sa vision du monde est encore imprégnée des critères raciaux inculqués dans sa jeunesse. Comme si plusieurs décennies de démocratie ne pouvaient effacer la trace des années où elle s’est sentie soulevée par les vagues de ferveur hitlériennes.

Irène reprend la confession de la gardienne là où elle l’avait laissée :

« Au procès, les gardiennes ont juré qu’elles ignoraient la destination du camion qui venait chaque soir chercher les détenues. Le chauffeur a dit qu’il allait où on lui disait d’aller, se garait là où on lui ordonnait de le faire. Ce qui arrivait au chargement ne le regardait pas. Comment ça pouvait être vrai ? Il se garait à cinquante mètres de la chambre à gaz et laissait tourner le moteur, pour couvrir les cris des femmes enfermées à l’intérieur. Très vite, tout le monde a su. Des Juifs d’Auschwitz qui brûlaient les corps, aux détenues qui respiraient la fumée puante du crématoire. Elle noircissait les nuits les plus claires.

Je ne veux pas te mentir, ma fille chérie. Nous vivions les derniers mois d’une guerre totale. Notre sort se jouait à quelques centaines de kilomètres, sur la ligne de front où nos soldats mouraient par milliers. Les nouvelles étaient chaque jour plus désespérantes, alors je me concentrais sur ce que j’avais à faire. Même si je détestais notre gardienne-chef. Entre nous, on l’appelait la Reine, parce qu’il fallait toujours se plier à ses caprices. Elle était vicieuse et paradait devant nous, flanquée de ses gardes du corps SS, le Grand et le Balafré. Le premier s’enivrait du matin au soir.

De toute façon, les détenues qu’on nous envoyait étaient condamnées. Nous avions pour consigne de ne pas soigner les malades et d’affamer tout le monde, de prolonger les appels dans le froid. Les plus faibles s’écroulaient dans la neige. Certaines nuits, je les revois tomber sans bruit ; leurs corps ne pesaient plus rien. Dans leur état, la mort était une délivrance. Chaque soir, une cinquantaine partait avec le camion.

Un jour, à la fin février, j’ai reconnu la Polonaise dans un groupe de prisonnières transférées de Ravensbrück. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait avec les vieilles, les malades et les folles. J’ai cru à une erreur. Le SS qui chassait les détenues dans les blocks avait encore fait du zèle. Au début, je n’ai pas fait attention à l’enfant. Et puis j’ai remarqué qu’elle ne le lâchait pas d’une semelle et qu’elle avait pour lui les gestes d’une mère. Je me suis renseignée, c’était un orphelin arrivé dans un convoi de Juives de Belgique. Un petit singe malingre et repoussant, aux yeux trop grands pour sa figure, comme tous ceux qui traînaient dans le camp. De temps en temps, les SS en raflaient quelques-uns. Les plus faibles se laissaient prendre facilement. »

Irène lâche la lettre, respire. Cette manière de parler des déportées et des enfants la révulse.

Elle éprouve le besoin d’appeler son fils. Sa voix sur le répondeur la réchauffe et la ramène au présent. Elle lui laisse un message pour lui proposer d’inviter Toby à dormir chez eux. Au programme, pizzas et film, mais pitié, pas de film d’horreur ce soir. Elle aimerait une comédie, quelque chose de léger.

Irène raccroche, prête à retourner à Uckermark. Elle se dit que les mots d’Elsie sont assortis à l’univers qu’elle dépeint. De la laideur pour décrire l’horreur, ton sur ton.

« En rentrant au quartier des SS, j’ai interrogé la surveillante-chef du grand camp. Elle m’a appris que la Polonaise avait la chance de travailler à la cantine des SS. Une privilégiée. Il avait fallu qu’elle s’entiche de cet orphelin juif, qui devait être transféré avec d’autres gosses au camp de Bergen-Belsen. Elle l’avait caché dans son block, elle volait des provisions pour le nourrir. Une espionne l’avait dénoncée au chef de la Gestapo, qui les avait rajoutés à une liste pour Mittwerda. Ce n’était pas une erreur, elle méritait son sort.

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