Ils sirotent une lavasse à l’arrière-goût de soupe lyophilisée, en étudiant les reflets psychédéliques que le soleil dessine sur les tapisseries du hall.
— Où en es-tu de ton enquête ?
Henning remonte depuis des semaines la piste d’une alliance gravée d’une inscription en cyrillique.
— L’anneau appartenait à un déporté bulgare, répond-il. Il est mort au
En principe, Henning doit proposer à la descendante de se déplacer à Bad Arolsen ou lui envoyer l’objet, mais il aimerait profiter de quelques jours de congé pour se rendre sur place.
— Ça a l’air joli, j’ai regardé : la ville est adossée à la montagne du Grand Balkan. Mais là, si je laisse ma femme seule avec les jumeaux, elle me quitte.
— Emmène-la. Déposez les mômes devant la porte de tes parents et démarrez en trombe.
L’œil dans le vague, Henning paraît tenté.
— Tu as des nouvelles de Wita ? demande-t-il, comme s’il était naturel de se donner des nouvelles d’une femme morte il y a soixante et onze ans.
Irène lui montre les photos d’Auschwitz, celle avec son fils.
— Quelle tragédie, murmure-t-il. Tu as une piste pour le gamin ?
Elle a appelé plusieurs personnes que Silke Bauer avait interviewées pour son livre. L’une est morte l’année dernière. Une autre travaillait après la guerre dans un centre pour enfants non accompagnés. Elle se souvient des petits qu’on arrachait à leur famille d’accueil et qui pleuraient des nuits entières, recommençaient à mouiller leurs draps. Elle en venait à douter du bien-fondé de leur mission. Il y avait des Polonais, oui. Elle ne se souvenait plus des noms, c’était trop loin et, de toute façon, ils portaient tous des prénoms allemands. Un petit avait été rendu à sa mère biologique, qui vivait près de Dantzig. Il avait fugué quelques semaines plus tard pour retrouver sa mère adoptive. « Ces histoires étaient un crève-cœur, a-t-elle résumé. On finissait par penser que le mieux était de les laisser là, s’ils étaient bien. Mais Piotr n’était pas d’accord. Il remuait ciel et terre pour retrouver les parents des mômes. » Qui ça ? Piotr Waliński. Un Polonais qui aidait les organisations alliées sur le terrain. Épuisant de ténacité. Même son de cloche chez sa dernière interlocutrice, jointe la veille au téléphone dans le quartier londonien de Chelsea. Amusée, elle a évoqué cet « emmerdeur infatigable ». La bête noire des militaires américains et des organisations allemandes de protection de l’enfance. Piotr ne se laissait pas endormir par des promesses, il revenait toujours à la charge. Elles l’avaient surnommé « Bull ». Il recoupait les informations, ouvrait lui-même l’abondant courrier qui arrivait chaque jour au quartier général des organisations de secours alliées. Très vite, tout le monde avait pris l’habitude de lui confier les affaires les plus délicates.
— « Le taureau. » C’est lui qu’il te faut, résume Henning.
— Il a émigré aux États-Unis. Il est probablement mort, soupire Irène.
Henning prend les paris ; les teigneux ont des ressources insoupçonnées.
Deux jours plus tard, Irène lui offre un objet en forme de conque :
— Tu le branches dans la chambre des jumeaux et ils s’endorment avec le bruit de la mer, le chant des baleines, le frémissement du vent dans une bambouseraie. Il y a aussi les sons du ventre maternel. J’ai essayé, c’est hypnotisant.
— Où as-tu trouvé cette merveille ?
— À Göttingen.
— Tu es ma bienfaitrice. Moi aussi j’ai une surprise pour toi.
Il lui tend une carte postale du Golden Bridge dans le soleil couchant. Au dos, quelques mots tracés d’une écriture ample :
« À tous mes amis de la Child Search Branch, un salut amical de San Francisco où les rues en pente entraînent mon cœur et ma pensée vers vous. J’habite une petite maison rouge avec vue sur les toits. Je vous attends.
Avec mon meilleur souvenir, Bull. »
La carte est datée du 11 avril 1965, et il y a une adresse.
En surfant sur le Net, elle déniche un Piotr Waliński à San Francisco. Si c’est lui, il s’est reconverti dans la librairie anarchiste. Elle trouve quelques portraits datant des années soixante-dix, chemise ouverte et bandana rouge, moustache et cheveux longs, plus bohème que taureau. Il pose avec Tom Wolfe pour la sortie du