— Gertrud Fischer. Elle nous avait écrit en 1947. À cette époque, c’est moi qui ouvrais le courrier. La plupart du temps, y avait rien à en tirer. Mais avec Gertrud, j’ai eu de la chance. Elle avait été expulsée de Prusse-Orientale à la fin de la guerre et placée dans un camp de réfugiés. Elle avait vu les grandes affiches avec les portraits d’enfants volés. Elle avait dû se dire que nous tuyauter lui vaudrait quelques faveurs. Gertrud écrivait qu’à Königsberg, pendant la guerre, elle avait pour voisins les Winter. D’après elle, des nazis convaincus. Otto, le mari, était officier dans la Wehrmacht. Sa femme Irma s’occupait des œuvres caritatives du Parti. En 1943, du jour au lendemain, un petit garçon est apparu dans leur vie. Il n’avait pas plus de trois ou quatre ans. En bonne voisine, Gertrud le gardait de temps en temps. Le môme était gentil, il jouait tout seul sans emmerder personne. Un soir, quand Irma est venue le chercher, Gertrud s’est étonnée que le petit connaisse des chansons en polonais. La bourgeoise a blêmi, elle a bredouillé qu’il avait été en pension chez des fermiers polonais au début de la guerre. Elle ne lui a plus jamais laissé le gamin. Et au printemps 1944, ils ont déménagé sans laisser d’adresse.

J’ai su tout de suite que je tenais un truc ! J’ai demandé à un copain de l’ITS de retrouver Otto Winter. Coup de pot, le gouvernement militaire l’avait interrogé à Munich dans le cadre de la commission de dénazification. On ne l’avait pas classé parmi les nazis dangereux. Ça ne voulait rien dire, parce que c’était une vaste opération de blanchisserie : ils se couvraient tous les uns les autres ! Alors je suis allé à Munich. À l’époque, le Land de Bavière faisait de la rétention d’informations, mais j’étais plus têtu qu’eux. J’ai fini par retrouver les Winter et sonner à leur porte. Leur statut social en avait pris un coup, mais ils ne s’en sortaient pas trop mal. Le gamin avait une dizaine d’années. Il était grand pour son âge, il avait l’air d’aller bien. Ils étaient attachés à lui, ça se voyait. Ils ne nous laissaient jamais seuls. Pour voir, j’ai prononcé quelques phrases en polonais. Le père s’est crispé tout de suite, il m’a servi le baratin habituel : Karl était un orphelin allemand retrouvé sur les territoires de l’Est, les papiers d’adoption étaient en règle. J’ai envoyé sa photo à la Croix-Rouge polonaise, seulement ils n’ont pas pu l’identifier. Je voulais le faire admettre dans un de nos centres, mais les Américains ont refusé. Au motif que je n’avais que des présomptions.

— La demande d’enquête sur le petit Karol a été confiée en 1949 à la Croix-Rouge de Varsovie, l’interrompt Irène, le cœur battant.

— Oui, ma petite dame. Je l’ai noté dans mon carnet. À l’époque j’ai bien pensé que ça pouvait être le gamin Winter, mais la photo était trop vieille pour nous aider. Entre un gamin de dix-huit mois et un adolescent, c’est pas évident de voir la ressemblance. Je ne me suis pas laissé démonter, j’ai pourri la vie des Américains pendant des semaines. Je leur répétais : on a assez de soupçons pour leur retirer le gamin. À la fin, le major m’a pris entre quatre-z-yeux et m’a expliqué que mes indices n’étaient pas concluants. En ce temps-là, les militaires, c’étaient les patrons. Ils maîtrisaient bien le billard à trois bandes… Il m’a conseillé de laisser tomber, si je ne voulais pas être renvoyé en Pologne à coups de pied au cul. Je ne tenais pas à y retourner. Je me méfiais des Soviétiques autant que des Allemands. Alors j’ai fermé ma gueule et on a classé l’affaire.

— Je comprends, dit Irène.

— Je n’en suis pas fier. Ça arrivait souvent. Ils enterraient certains dossiers, surtout quand les gosses venaient des pays de l’Est. C’est pour ça que j’ai commencé à tout noter. Les noms, les dates. Je me disais que l’un d’entre eux viendrait peut-être frapper à ma porte un jour. J’y pense souvent. Je me demande ce qu’ils sont devenus. Le petit Karl, on voyait que c’était un bon gamin. Vous allez me dire, au moins il était aimé. C’est vrai. Mais vous croyez, vous, qu’on pousse droit sur un sol empoisonné ? Que l’amour suffit à racheter le crime et le mensonge ? Moi, je pense que tôt ou tard ça se déglingue. J’espère me tromper. Vous allez arriver à le retrouver ?

— Grâce à vous, j’ai un vrai début de piste. Pouvez-vous me dicter leur adresse de l’époque ?

Elle écrit sur son agenda : Karl Winter. Fils adoptif d’Otto et Irma Winter. En 1949, vit à Munich. Au numéro 11 de la Rosenstrasse.

<p>Hanno</p>
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