Elle téléphone le soir même. Là-bas, il est 10 heures du matin, la librairie vient d’ouvrir. Une jeune femme s’excuse du vacarme ambiant, on teste l’acoustique pour la lecture musicale du soir. Elle lui fait répéter le nom polonais. « Oh, you mean Peter », s’écrie-t-elle. C’est l’ancien propriétaire. Il leur a vendu la librairie il y a deux ans mais continue à hanter les lieux. Irène a une pensée pour Henning. Habite-t-il toujours cette petite maison rouge ? « Of course ! », répond son interlocutrice. Il n’a jamais voulu la quitter. Pourtant c’est un enfer de rhumatisant : étroite et haute, toute en escaliers. Irène obtient le numéro de Peter. L’homme a ses rituels. Chaque matin, il prend le café chez Pablo, sur Castro Street. Puis il fait le tour du quartier avec son chien, Digger. À cette heure, réfléchit la libraire, vous devriez le trouver chez lui.

Irène colle son front à la baie vitrée, la nuit est agitée de rafales et de craquements. Elle imagine un troquet en plein soleil, la cloche du tramway remontant la rue escarpée, la maison victorienne dressée vers le ciel, son bois rouge un peu usé, le cri des mouettes qui rasent les toits pour gagner l’océan.

— Gee. The International Tracing Service… You’re the ghost of Christmas past[5] ! s’écrie Piotr Waliński quand elle se présente.

Sa voix est chaleureuse, son américain garde des traces d’accent polonais. Il s’amuse d’être le chercheur retrouvé, comme l’arroseur arrosé. Derrière l’humour, elle entend le choc de ce pan de vie resurgi, les bons et les mauvais souvenirs. Il a mis un océan entre eux et lui. Empilé cinquante ans d’exil, de rencontres et de marijuana. Et voilà qu’un coup de fil d’Allemagne suffit à réveiller l’après-guerre, et sa jeunesse.

« J’ai beaucoup entendu parler de vous, Bull. On vous appelait bien comme ça ? », le taquine Irène pour briser la glace. Il rit, il avait oublié ce vieux surnom. Il ressuscite des villes allemandes hérissées de chantiers, des quartiers généraux installés dans des cinémas bombardés, des files d’attente pour tout et souvent pour rien. Et puis Shirley, Dee, Janet ou Alice, venues du Kent ou de Boston pour réparer le monde et bientôt essoufflées par la complexité des situations, les réglementations tatillonnes. Et les enfants ? Bien sûr, les enfants. Tristes, déboussolés, ensauvagés, désarmants. Rassemblés dans des campements provisoires comme des marchandises sans étiquette, dont on ignorait la provenance et la destination. Ce qu’on devinait entre les silences empêchait de dormir. Lui cherchait les gamins volés, à en devenir obsessionnel. Les militaires américains dont il faisait le siège s’en agaçaient : « Pourquoi vous nous emmerdez encore avec ceux-là ? Ce ne sont pas les plus malheureux ! »

Le Taureau s’emportait : « Ils ont été enlevés, bon sang ! Qu’est-ce qu’il vous faut ? »

On leur avait volé leur nom et leur vie. On aurait dû en plus les laisser à leurs ravisseurs ? Se féliciter qu’ils soient bien traités ? Certains étaient exploités sans scrupules, d’autres ramenés un matin aux fonctionnaires alliés sous prétexte qu’ils devenaient difficiles. Ou juste parce qu’ils étaient une bouche à nourrir en temps de pénurie.

— Les parents adoptifs avaient été trompés aussi, souligne Irène.

— Bien sûr, dit Piotr.

Et la plupart aimaient sincèrement ces enfants. Autant que les leurs, ceux que le Parti avait envoyés se battre dans les ruines, et qui étaient morts dans un uniforme trop grand pour eux, près d’un fusil qu’ils n’arrivaient pas à tenir. Mais dans la tragédie générale, il ne fallait pas confondre les chagrins. Ni les réparations. Alors il passait des heures à étudier les clichés de la Croix-Rouge, et retournait frapper aux portes. Il évaluait l’âge des enfants, comparait leurs traits avec des photos vieilles de plusieurs années. Un acte de naissance établi dans la région de Poznan ou de Dantzig, des papiers d’adoption qui mentionnaient un centre Lebensborn signalaient souvent un enfant volé. En général, les SS leur donnaient un prénom allemand qui se rapprochait de leur prénom d’origine. Fransciszek devenait Franz, Tomek Thomas, Brygida Brigitte, Jadwiga Hedwig…

— Et Karol ? le coupe Irène.

— Karol… Il faut chercher un Karl. Je vais regarder dans mes carnets de l’époque. Seulement c’est un tel merdier, chez moi… Si je trouve quelque chose, je vous tiens au courant !

Le surlendemain matin, elle est sur le départ quand il la rappelle. À San Francisco, il est tard. Il a retourné sa maison de fond en comble pendant que le chien ronflait, avoue qu’un bon vieux whisky lui a tenu compagnie. Dans sa voix, elle reconnaît la fièvre du pisteur triomphant :

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