Quand elle pense à son ex-mari, le conte de Barbe-Bleue lui revient en mémoire. Wilhelm pouvait tout accepter d’elle, à condition qu’elle respecte son silence et ce qu’il défendait. Le trousseau de clefs, c’est Eva qui le lui a donné. C’étaient les archives, les livres qu’elle planquait au grenier. Pour finir, sa curiosité a été la plus forte. A-t-elle trahi son mari ? Sans doute. En violant leur pacte tacite, elle lui révélait qu’elle n’avait jamais été sienne, et n’avait pas épousé un clan. Ils se sont aimés tant que le silence a tenu, avec une douceur qui aurait sans doute viré à la tiédeur au fil des années. L’enfant aurait été leur ciment. Pour le protéger, peut-être qu’elle aurait choisi de se taire.

Elle a aimé Wilhelm, c’est ce qu’elle lui dit. Elle sent qu’il avait besoin de l’entendre. Elle ignore si son père se confie à lui, s’il réécrit leur histoire à la lueur de son dénouement.

Hanno avait onze ans, son grand-père venait de mourir. Elle l’aidait à enfiler un pull à col roulé noir quand il avait cherché son regard :

— Pourquoi il veut pas que tu viennes, Papa ?

Les enterrements réconcilient parfois les ennemis, enterrent les vieilles querelles. Elle savait que Wilhelm ne lui pardonnerait jamais.

— Tu sais, je ne fais plus partie de la famille. Et ton grand-père et moi, on se comprenait mal. Mais toi, il t’aimait beaucoup et c’est important que tu lui dises au revoir.

— Oma, elle dit que tu racontes des mensonges. Opa, il a jamais été nazi.

— Je n’ai jamais dit ça, avait-elle répondu, ravalant sa colère.

Elle en voulait à cette vieille femme butée de mêler son fils à cette histoire. De le prendre à témoin de griefs qui la dépassaient. Ses grands-parents lui parlaient d’elle, sans voir combien leurs insinuations le blessaient. À cet instant, elle avait réalisé qu’en grandissant, il aurait besoin de connaître la vérité sur l’incident qui avait détruit leur famille. Un jour, se disait-elle, il voudra savoir. Puisse ce jour arriver le plus tard possible.

— Comment on sait qu’on est amoureux ? demande Hanno au moment où elle coupe le contact.

Sa réponse le pousse à se livrer à son tour. Avec Hermine, rien n’est jamais gagné, avoue-t-il en riant. Elle se montre tantôt forte et tantôt vulnérable, taquine ses réflexes chevaleresques mais l’appelle au cœur de la nuit, terrassée par des angoisses de fin du monde. Il ne sait comment être présent sans l’étouffer.

— Ça viendra, ne t’en fais pas. C’est important que tu restes spontané. Que tu sois pleinement toi-même. Tu es heureux ?

Il acquiesce en souriant. Ils peuvent discuter pendant des heures. Hermine l’invite à être exigeant, à creuser sous la surface.

— Tiens, par exemple, tout le monde veut planter des arbres. Quand tu fais le plein d’essence, si tu paies trente centimes de plus, on t’explique que tu finances une plantation. Et tu as l’impression de contribuer à l’écologie. Si on sauve la planète, ce sera un peu grâce à ta voiture ! Sauf que les industries fossiles se servent de toi pour continuer à polluer tranquillement. Pour détourner l’attention des puits qu’ils forent en Afrique, ils plantent des arbres. Comme ils se foutent de la biodiversité, ils plantent la mauvaise espèce au mauvais endroit. Ça flingue des écosystèmes et ça aggrave le désastre écologique. Aucun bénéfice pour la planète, mais eux s’achètent une bonne conscience sur ton dos.

— C’est nul, lâche Irène, pensant à tous ces moments où elle s’est secrètement réjouie de contribuer à un grand mouvement écologique. À ses fantasmes de reforestation de l’Amazonie.

— Aujourd’hui, les plus gros pollueurs se vantent de produire de l’énergie verte. C’est un trompe-l’œil du marketing. Il faut être plus malins qu’eux, créer des outils pour les piéger. Établir de nouvelles normes. Avec Hermine, c’est ce qu’on voudrait faire. On a des tonnes de projets !

Elle l’écoute en tisonnant le feu, en grillant des châtaignes, en décorant le sapin. Quand il parle de ce qui l’anime, il devient volubile et ses mains volent à l’appui de ses paroles. Il a de belles mains d’homme, elle les remarque pour la première fois. L’écologie, dit-il, est le combat de leur génération. C’est là que tout se joue, que tout se perd. Il est conscient qu’il leur faudra défendre leur vision face à des gens qui s’accrochent à leur toute-puissance et à leurs vieux schémas mortifères. Ça ne l’effraie pas, il brûle d’en découdre. Dans cette fougue, elle retrouve la jeune fille qu’elle a été. Cette confiance illimitée en ses propres forces.

Depuis que Hermine a surgi dans la conversation, il semble qu’elle soit partout, dirigeant la fougue de Hanno vers des objectifs pragmatiques. Myriam a raison, elle le tire vers le haut, mais Irène préférerait qu’elle le laisse mûrir à son rythme. Elle garde cette arrière-pensée pour elle. C’est si rare que son fils se confie. Elle demande :

— Quand est-ce que tu me la présentes ?

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