— Sous l’Occupation, l’enseignement était… interdit, sous peine de mort. Nos professeurs nous donnent des cours en cachette. Comme ça j’ai passé mon baccalauréat à dix-sept ans. Mais après on m’a arrêtée.
— Vous étiez très jeune…
— Il y en avait d’autres avec moi. La plus jeune, peut-être quinze ans. Certaines étaient mes amies, on avait un groupe de guides secret. Avec nos parents, nous faisons des choses pour l’Armée de l’intérieur. On ne l’appelait pas encore comme ça. Les Allemands nous ont arrêtées mais ils ne trouvaient pas nos parents. C’était l’hiver, je me souviens de la neige…
Elle réfléchit, se trouble :
— Peut-être en 1941… Non, 1940. Il faisait très froid. Je ne les connaissais pas toutes. C’est après, avec la prison. Et les interrogatoires de la Gestapo…
— Où étiez-vous détenues ?
— Au château, répond la vieille dame en reposant sa tasse de thé. On croyait qu’ils vont nous fusiller. On avait peur, bien sûr. Mais on était prêtes à mourir. Pour nous, la mort c’était… abstraite. On savait que nos parents seront fiers. On ne pensait pas à nos vies brisées.
Elle choisit ses mots avec soin.
— Et puis non, ajoute-t-elle avec un sourire, ils nous ont déportées à Ravensbrück.
Dès le début, Irène est frappée par ce « nous ». Comme si toutes s’exprimaient à travers elle.
— Je suis trop bavarde, s’excuse Sabina. Parlez-moi de vous.
Irène évoque son travail d’enquêtrice.
— Vous découvrez des histoires terribles. C’est difficile, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas un travail qu’on oublie en rentrant le soir.
— Pourquoi choisir de faire ça ? Avez-vous une raison personnelle ? lui demande la vieille dame en la fixant avec attention.
— Le hasard, répond Irène. J’ai vu une petite annonce. Je venais de me marier. Je cherchais du travail.
— Le hasard… vous croyez ça existe ? murmure Sabina. Je crois qu’on est poussé vers certaines choses, vous savez. Comme le fer dans la flamme… Votre mari, il est allemand ?
— C’est mon ex-mari.
— Vous vous demandez ce que sa famille a fait pendant la guerre ?
— Quelquefois, répond Irène avec gêne. On n’évoquait jamais cette période.
— Oui mais c’est votre travail ! Vous ne parlez pas de ça avec lui ? C’est étrange.
Irène voudrait répondre que ce silence ne la dérangeait pas. Qu’elle s’y repliait comme dans un jardin secret. Il lui arrive de penser à ces années comme à un paradis perdu.
— Mon mari est mort, lui confie la vieille dame. Il ne voulait pas que je parle du camp. Tout de suite il me coupe : « Tu es en vie, tu es rentrée. Maintenant il ne faut plus penser à tout ça. » Alors je ne disais plus rien. Je voyais qu’il ne comprenait pas.
— Qu’est-ce qu’il ne comprenait pas ?
— … Je ne suis jamais rentrée du camp. J’y suis toujours.
Irène se demande si Eva ressentait ça. Si tous les déportés restent prisonniers du camp, comme du champ magnétique d’un trou noir.
Elles sirotent leur thé en silence.
— Vous êtes venue parce que vous cherchez quelqu’un, n’est-ce pas ? l’interroge Sabina.
Irène hoche la tête, lui tend la photo de Wita et de l’enfant :
— Wita Sobieska. Vous avez témoigné qu’elle était morte à Ravensbrück.
L’émotion trouble le regard de la vieille dame :
— Oh, Wita… Je ne la reconnais pas, sur la photo. Elle est si jolie… Elle avait beaucoup maigri au camp, mais elle avait encore un visage. Beaucoup n’avaient plus de visage. Ça nous faisait très peur. Cet enfant, c’est son petit ?
— Oui. Je le cherche aussi. Il a été enlevé par les SS.
— Ah oui, c’est vrai, je sais ça. Elle pensait le retrouver après le camp.
— Comment l’avez-vous rencontrée ?
— Oh ça…, murmure Sabina, les yeux dans le vague.
Un soleil tiède entre par la baie vitrée. Il y a, dans cet échange, une lenteur qu’Irène ne veut pas brusquer. Elle se tait, saisie par l’émotion particulière d’écouter quelqu’un qui a connu Wita. De s’en approcher à travers elle, presque à la toucher. Entre Wita et elle, il n’y a plus que Sabina. Ses mains, dont la peau diaphane laisse transparaître un lacis de veines bleues. Sa voix, sa mémoire.
— Pour vous faire comprendre, je dois raconter ce qui nous est arrivé, dit-elle, comme si elle s’en excusait.
Sabina chausse ses lunettes et se lève péniblement, pour attraper un carnet dans la bibliothèque. « Mon aide-mémoire », dit-elle. Juste après son retour de Ravensbrück, elle s’est forcée à rédiger ses souvenirs. Elle aspirait à l’oubli autant qu’elle le redoutait.