Cet été-là, elles n’étaient plus des nouvelles venues. Un an avait passé, depuis leur arrivée dans ce lieu où la splendeur de la nature était cruelle. Le lac miroitait, indifférent à leurs souffrances. La forêt était un refuge inaccessible. Les habitants vaquaient à leurs affaires comme s’ils ne voyaient rien, n’entendaient rien. Elles étaient effacées au cœur de la vie, abandonnées de tous. Elles avaient maigri. À leur tour, elles devenaient grises. Leur visage se couvrait d’un étrange duvet, certaines tombaient malades. D’autres étaient gonflées d’abcès. Les jeunes Résistantes de Lublin faisaient partie des Verfügbaren, des prisonnières à disposition qu’on pouvait réquisitionner pour toutes les tâches. Elles déchargeaient de lourdes pierres acheminées par bateau, charriaient du sable. Leurs mains étaient en sang, le sable s’incrustait sous leur tunique de coton rayée, dans leurs yeux et dans leurs narines. Elles chancelaient de fatigue à l’appel du soir et à l’appel du matin. Les plus solides soutenaient les malades pour qu’elles tiennent debout, car celles qui s’écroulaient disparaissaient dans ces transports noirs dont l’évocation suffisait à les glacer. Bon an mal an, elles avaient appris à survivre. Elles savaient quelles étaient les gardiennes les plus sadiques, quelles prisonnières renseignaient la Gestapo, ce que signifiait une convocation matinale. Certaines de leurs amies avaient été exécutées à la tombée du jour. Elles ne doutaient pas que leur tour viendrait. En attendant, elles tenaient. Parfois l’une d’entre elles demandait aux autres, saisie d’effroi : « Ai-je encore un visage ? » Elles avaient le sentiment de ne plus exister vraiment, des épouvantails en uniforme. Pourtant elles abritaient encore des désirs, des rêves, un appétit du monde et de la vie. Elles avaient parfois échangé leur maigre portion quotidienne de pain contre un livre. Une folie, mais ces instants de lecture volés leur donnaient de la force. Écroulées sur leur paillasse, elles se racontaient avant l’extinction des feux des histoires qui repoussaient les murs. Au fond d’elles, quelque chose refusait d’abdiquer. C’était l’été 1942. Il avait fait froid jusqu’à la fin juin, puis la chaleur s’était abattue sur les baraquements, les carrières de sable.

Un jour de la fin juillet, six d’entre elles avaient été convoquées au Revier, dont Sabina. L’infirmerie était souvent une étape avant la mort par fusillade, par injection ou au bout d’un transport noir. Sabina se souvient de la douceur de l’air, d’un ciel irisé de lueurs mauves. Elle avait pensé, C’est mon dernier matin, presque soulagée.

Dans les baraquements de l’infirmerie, on leur avait fait prendre un bain. Avec de l’eau chaude, du savon. Un luxe inouï, effrayant. Une détenue infirmière leur avait apporté une chemise de nuit propre. Sabina avait pensé au dernier repas du condamné. Les SS n’avaient pas ces égards. Elle avait demandé à la détenue ce que ça signifiait. « Vous êtes malades. Ils vont vous opérer », lui avait répondu celle-ci. Son regard plein d’effroi fuyait le sien. « Non, nous sommes toutes en bonne santé », avait rétorqué Sabina. La déportée avait disparu sans demander son reste. Une infirmière SS l’avait conduite dans une chambre et lui avait ordonné de s’allonger. La vue des lits blancs l’avait glacée, tant ils paraissaient déplacés dans ce baraquement. Mais s’allonger dans ces draps immaculés lui procurait une telle sensation de bien-être, comme un rêve. Elle était si fatiguée. La Schwester[7] leur avait fait une injection. La panique l’avait gagnée en constatant qu’elle ne pouvait plus bouger. Des questions tournoyaient, terrorisantes. Elle avait fini par sombrer.

Au réveil, elles étaient brûlantes et mouraient de soif. Chacune avait une jambe plâtrée. Les premières heures, Sabina n’avait ressenti qu’un violent mal de tête et une intense faiblesse. La douleur était venue avec la nuit. « Qu’est-ce qu’ils nous ont fait ?… » gémissait Basia, qui n’avait pas seize ans. Elles déliraient de fièvre. De temps à autre, la Schwester ouvrait la porte pour les observer. « Elle attend qu’on crève », pensait Sabina. Derrière la fenêtre, elle voyait les barbelés. Il aurait suffi de les toucher pour que cette douleur s’arrête. Elle tendait les doigts dans le vide.

Le lendemain, leurs jambes étaient si rouges et enflées que le plâtre entamait la chair. Un médecin SS était venu les examiner.

— Il se moquait de nous, dit Sabina. Je l’entends ! « Seid brav, Kleine Kaninchen… Seid brav[8]… », et il rit. Souvent, on nous bandait les yeux. Les médecins SS retirent le plâtre. Ils grattent la blessure et ils mettent des saletés dedans, après ils remettent le plâtre. La douleur… Je n’oublie jamais.

— Pourquoi vous bandaient-ils les yeux ? l’interrompt Irène, horrifiée.

Elle a beau être familière des expériences auxquelles se livraient les médecins SS, ce martyre est insoutenable.

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