Une fois livrée à elle-même, la tristesse l’avait rattrapée. Elle avait dérivé pendant des semaines, accomplissant des gestes somnambules pour le bébé. Et peu à peu, Hanno l’avait forcée à revenir. Elle se souvient encore de l’intensité de son regard myope, de la force de ses doigts minuscules. Il l’avait conquise, comme un territoire. Avec ses pleurs aigrelets et ses sourires aux anges, l’odeur du lait et de la peau. Elle n’était pas seule. Il était temps d’affronter cette vie, de la goûter.

Au début de l’année suivante, elle avait repris le travail. Chaque enquête était un défi intellectuel qui lui permettait d’échapper à son chagrin, à sa culpabilité. Elle allait mieux. Parfois elle s’étonnait de ne pas souffrir. La perte devenait plus douce, comme une chute sur le sable. Son quotidien était dense et harassant, elle n’avait pas le temps de penser à elle et en était soulagée.

Un soir, elle avait allumé la télé à une heure tardive. Elle était tombée sur une émission en direct. La présentatrice au brushing impeccable interviewait un vétéran de la Wehrmacht. L’exposition continuait à faire parler d’elle. Dans chaque ville où elle s’arrêtait, des foules de militants d’extrême droite défilaient avec des pancartes : « Gloire et honneur de l’armée allemande ! », « Aujourd’hui comme hier, tout pour l’Allemagne ! » Des anciens combattants s’exprimaient dans les journaux, se disputaient devant les caméras. Cette nuit-là, un vieillard tremblait sous les lumières cruelles du plateau.

— Qu’avez-vous ressenti en visitant l’exposition ? l’interrogeait la journaliste avec un sourire indéchiffrable.

Elle avait forcé sur le fond de teint, ou rentrait des sports d’hiver.

— Ça m’est revenu comme si c’était hier. Tout est vrai, vous comprenez ? avait-il avoué dans une expiration. Tout est vrai. Un jour, je suis entré dans une église. Dans un village, près de Tarnopol. Les gens m’ont regardé avec des yeux brûlants de haine. Ils avaient raison. Ce qu’on a fait là-bas, je ne peux pas l’oublier. Ils disaient qu’on pouvait être fiers, qu’on avait fait notre devoir de soldats. Si c’est ça, le devoir… J’ai honte du soldat allemand. J’ai honte de moi…

Secoué de sanglots, il s’effondrait, offrant à la présentatrice l’image choc qu’elle espérait.

Irène pleurait devant l’écran.

Elle éprouvait de la compassion pour cet homme. Après la guerre, les soldats qui avaient commis ces crimes avaient été absous de toute culpabilité. Et tout ce temps, pendant qu’on glorifiait la Wehrmacht, sa bravoure et ses valeurs, on les laissait affronter seuls ce que le nazisme avait fait d’eux. Ce qu’ils s’étaient fait à eux-mêmes.

Elle pensait à Erwin. À la digue qu’il avait bâtie pour se protéger de sa mémoire. Elle l’avait écroulée sans savoir ce qu’il y avait derrière. Elle ne saurait jamais. Comme elle ignorait ce qui hantait Wilhelm, ce qu’il repoussait de toutes ses forces. Dans sa croisade contre le déni, elle l’avait oublié.

C’est ce qu’elle a essayé de dire à Hanno, ce jour-là. Elle n’est pas sûre qu’il l’ait entendu.

Cette nuit, en regardant la neige glisser sans bruit sur la vieille ville, elle redoute l’épaisseur du silence.

<p>Sabina</p>

Au troisième étage d’un immeuble récent, l’appartement de la rescapée donne sur le parc. Elle l’accueille avec une politesse distante. Vêtue d’un élégant chemisier en soie mauve et d’un pantalon noir, elle s’est maquillée avec soin et la scrute, de son regard d’oiseau. Elle est très âgée, fragile à se briser. Appuyée sur ses béquilles, elle l’invite à la suivre dans un salon baigné de lumière.

Une grande bibliothèque occupe un côté de la pièce. Les murs sont décorés d’anciennes affiches de théâtre. Avec une hésitation, Sabina lui demande en allemand si elle peut lui offrir du thé ou du café. Irène l’aide à préparer le plateau et deux assiettes de szarlotka, une sorte de strudel. Sabina s’assied avec précaution dans un fauteuil en velours violet et Irène en face d’elle, sur un sofa, le dos calé par des coussins brodés. Elles n’ont pas échangé trois mots.

— La dame de la Croix-Rouge m’a prévenue qu’elle ne viendrait pas, lui dit la vieille dame. Vous êtes allemande ?

— Française.

Cette réponse semble lui enlever un poids :

— Tant mieux. J’ai toujours du mal à parler allemand.

— Où avez-vous appris le français ? demande Irène, curieuse.

— À Ravensbrück, répond la vieille dame. Avec des prisonnières, des politiques. Je me rappelle une jeune Française, Anise. Elle m’a appris la conjugaison. Déjà, je trouve le français difficile. Elle répondait, C’est plus facile que le polonais !

Sa voix chevrote un peu, mais elle est ferme et précise.

— Vous le parlez très bien, la félicite Irène en goûtant le thé, trop infusé à son goût.

Elle croque dans le gâteau pour en adoucir l’amertume.

— J’ai fait des progrès, sourit Sabina. Après la guerre, je suis allée à l’Université catholique. Je voulais étudier. C’est très important pour moi.

Elle s’interrompt, cherche le mot français.

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