— Ils ne voulaient pas de témoins.
Elles étaient restées une éternité au
— Le deuxième jour, nos amies sont venues sous la fenêtre pour avoir des nouvelles. Alors tout le monde a appris ce qui nous arrive.
Un élan de compassion avait saisi les prisonnières. Dans un lieu aussi inhumain, on s’émouvait que ces jeunes filles soient traitées comme des cobayes. Leurs camarades s’étaient relayées à la fenêtre pour leur apporter des trésors : quelques quartiers de pomme, une poignée de groseilles, un peu de mie sucrée.
— Wita les volait dans la cantine des SS, dit Sabina avec un sourire. Elle ne nous connaît pas, et elle fait cette chose dangereuse ! Elle pouvait mourir pour ça. Vous comprenez le prix de ces pommes ? Je n’ai jamais oublié leur goût.
— Vous ne vous connaissiez pas ? demande Irène.
— Non, on savait seulement qu’elle est de Lublin. Au début d’automne, j’ai pu quitter le
Les jeunes filles voulaient lui faire un cadeau mais elles n’avaient rien. À cette époque, celles qui avaient échappé aux expériences travaillaient à l’atelier de couture du camp. Pendant des semaines, elles avaient récupéré des petits morceaux de tissu à la barbe du contremaître allemand. Trop faibles pour travailler, les opérées avaient obtenu de rester dans leur block pour effectuer des travaux de tricot. Elles avaient confectionné un mouchoir pour Wita avec les chutes de tissu. Chaque
— On vous appelait comme ça ? Les lapins ? s’étonne Irène.
— Au début, on détestait ce nom. Mais après, tout le monde nous connaissait comme ça, alors… Un instant, je reviens.
Sabina refuse son bras et se lève, s’aidant de ses béquilles. Irène n’ose imaginer l’état de ses jambes.
Elle revient avec le mouchoir.
C’est un patchwork de triangles aux teintes claires que le temps a grisées. Les prénoms brodés forment une constellation : Sabina, Basia, Wanda, Grażyna, Weronika… Au centre, quelques mots en polonais qu’elle n’arrive pas à déchiffrer.
— Ça veut dire : « Pour Wita, si brave et généreuse », lui dit Sabina.
— C’est très beau, murmure Irène.
Ces mots, brave et généreuse, correspondent si bien à la mort qu’elle a choisie.
— Vous savez comment elle est morte ? l’interroge Sabina. Les SS l’ont envoyée au Camp des Jeunes. Il y avait une chambre à gaz, près du crématoire de Ravensbrück. Les Allemands emmènent Wita à la tombée de la nuit. Une des nôtres travaille à la blanchisserie du camp. Le lendemain matin, elle trouve son uniforme dans une pile d’affaires à laver. Le mouchoir était dans la poche. Alors comme ça, on a su.
Irène pense à la lettre d’Elsie, qu’elle a relue une bonne dizaine de fois. Et à ce passage où la gardienne décrit Wita en train de s’occuper du petit garçon. Elle avait récupéré un peu de neige sur le rebord de la fenêtre du block et lui nettoyait le visage avec son mouchoir.
— Vous n’êtes pas pressée ? s’inquiète la vieille dame. Tant mieux. Je vais refaire du thé.
Sabina appuie ses béquilles contre la bibliothèque et se rassied avec précaution.
— Vous savez, dit-elle, je ne me vois pas comme une victime.
Irène hoche la tête, partagée entre la compassion et l’admiration.
— Vous aimez le théâtre ? demande-t-elle, désignant les affiches sur les murs.
— Oh oui. Avant la guerre, je dansais. Je voulais entrer dans un corps de ballet. Mes parents trouvaient que ce n’est pas une vie respectable pour une jeune fille… En quittant le
Irène s’efforce de ne pas regarder les jambes de Sabina, dissimulées par le tissu noir du pantalon. Comment a-t-elle pu survivre, dans ce lieu où la moindre vulnérabilité vous condamnait ? Elle ose lui poser la question.
— Vous savez ce qui nous a sauvées, là-bas ? répond la vieille dame. La solidarité, et la révolte.