Plus tard, elle l’avait enlacé avec une fièvre tissée d’angoisse. Elle voulait faire l’amour, qu’il la rassure. Il l’avait repoussée doucement et s’était tourné, il était fatigué. Les jours suivants il avait prétexté des soucis, un surcroît de travail. Des semaines avaient passé sans qu’il éprouve le besoin de la toucher. Il ne la désirait plus, il s’était détaché. Pendant six années, il avait eu besoin de la serrer dans ses bras dès qu’il passait la porte, de la tenir, de la respirer. Maintenant, il s’écartait de ce corps qui portait son enfant. Il veillait à ce qu’elle ne manque de rien, se montrait prévenant, s’inquiétait d’une douleur inexplicable, connaissait par cœur le numéro de la sage-femme. Mais chaque jour, le silence avalait ce qui restait de leur amour, avec l’avidité du Néant de L’Histoire sans fin. Elle se glaçait de l’intérieur. Son corps plein s’épanouissait sur une terre brûlée. Elle aurait préféré que Wilhelm lui fasse des reproches, qu’il brise des assiettes. Son indifférence polie la torturait.

Elle espérait que la naissance les réunirait. Hanno était venu au monde le 4 septembre. Dès le premier regard, Wilhelm avait été fou de leur enfant. Il l’avait remerciée pour ce cadeau, mais n’avait pas eu un geste pour elle et son regard était dépourvu de chaleur. Elle n’arrivait pas à l’accepter, s’effondrait dès qu’il quittait la chambre. La sage-femme lui avait dit qu’elle faisait une dépression post partum. Son ventre et son cœur étaient vides. Ce déjeuner de Pâques était la lézarde à partir de laquelle tout ce qui paraissait solide s’était désagrégé.

Le jour où il les avait ramenés de l’hôpital, en franchissant le porche, elle avait compris qu’elle était incapable de partager cette maison avec un étranger. Dans la nuit, elle lui avait dit qu’elle voulait s’en aller. Wilhelm avait objecté que le bébé était trop petit, qu’elle n’était pas remise de l’accouchement. Elle ne pouvait attendre davantage. Il n’avait pas bataillé longtemps. Si elle voulait divorcer, soit. Elle en porterait la responsabilité.

Raconter ce naufrage à son fils était impossible. Quinze ans plus tard, elle s’était contentée de retracer les grandes lignes de la dispute avec son beau-père, et d’avouer que Wilhelm ne lui avait jamais pardonné.

— Alors Opa c’était un salaud ! Il a tué des innocents !

La douleur dans sa voix, sur son visage.

— Je ne sais pas, mon chéri. Peut-être que ton grand-père n’a rien fait. Certains ont refusé de commettre ces crimes, d’autres n’y ont jamais été mêlés. Il y a aussi des soldats qui ont déserté et qu’on a fusillés, ou envoyés dans des bataillons disciplinaires.

— Mais ceux qui refusaient de tirer sur les gens, on les fusillait ?

— Pas s’ils refusaient de tuer des civils. Ils n’étaient pas sanctionnés pour ça.

— Alors pourquoi ils l’ont fait ? a demandé Hanno.

Il avait l’air si vulnérable, avec ses doigts tachés d’encre, ses lunettes rouges et ses boucles en bataille. Elle aurait aimé pouvoir lui dire : « Ne t’inquiète pas, ce n’est pas pour de vrai. À la fin l’ogre meurt, et le Petit Poucet s’échappe avec ses frères. »

— Parce que c’est dur de désobéir à un ordre. Surtout pour un soldat. Et encore plus difficile de se désolidariser du groupe. Parce qu’on leur avait répété que ces gens étaient des sous-hommes, que leur vie ne valait rien. Que les Juifs étaient tous des partisans, des communistes. Et que s’ils ne tuaient pas leurs enfants, ils grandiraient et se vengeraient.

Hanno réfléchissait.

— Pourquoi il t’a pas défendue, Papa ?

— Je l’ai blessé, en me disputant avec ton grand-père.

— Mais tu disais la vérité !

— Même quand on dit la vérité, on peut avoir tort, lui a-t-elle répondu avec un sourire triste.

Elle se rappelait la détresse qui avait suivi sa résolution. Le lendemain, elle avait rempli des valises et des cartons de livres, mais elle était épuisée et ne savait où aller. Ce matin-là, Eva lui avait rendu visite et l’avait trouvée en larmes dans la cuisine, le bébé au sein. Une heure plus tard, elle entassait leurs affaires dans sa voiture, balayant les scrupules d’Irène. Elle avait une chambre d’ami qui n’avait jamais servi, et un chat misanthrope. Mais ça, c’était son problème.

Pendant trois mois, Irène et son fils avaient bousculé sa tranquillité, et Eva avait veillé sur eux à sa manière. Même si elle s’en défendait, elle s’était attachée à Hanno. Quand elle était de bonne humeur, elle lui parlait en yiddish, l’appelait Tatele. Elle les aurait gardés plus longtemps, mais Irène ne voulait pas abuser de son amitié. Elle avait fini par trouver un studio à louer en centre-ville.

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