Elle se souvient de son émotion, en découvrant cet océan de parapluies noirs dans les rues de Varsovie. Elle n’avait jamais vu autant de femmes réunies, de tous les âges. Ce lundi d’octobre, c’était la première fois qu’elle manifestait. Julka ne s’intéresse pas beaucoup à la politique. Mais depuis la victoire des conservateurs, deux camps s’affrontent à coups de symboles, se disputant le drapeau national, l’héritage de l’insurrection de Varsovie et de Solidarność. Dans le lycée où elle enseigne, on leur impose de nouveaux contenus pédagogiques et on les encourage à combattre « l’idéologie de genre ». Le gouvernement offre cinq cents zlotys à partir du deuxième enfant ; cette mesure populaire lui permet d’imposer son programme liberticide et conservateur. À peine élu, il a pris le contrôle des médias publics, s’est attaqué au Tribunal constitutionnel et au droit reproductif. Alors Julka et ses amies se sont habillées de noir et elles sont descendues dans la rue.
Sur les réseaux sociaux, des dizaines de milliers de femmes postaient des selfies endeuillés, avec le hashtag #czarnyprotest. Elles ont été près de deux cent mille à manifester dans toute la Pologne. On n’avait pas vu une telle mobilisation depuis Solidarność. Même sa
Plus tard, un journaliste lui a tendu un micro et Julka a dit : Je manifeste pour continuer à vivre dans le pays où je suis née. Parce que mon corps n’appartient qu’à moi. Pas à l’Église, ni à Monsieur Kaczynski.
Sa réponse a été diffusée sur une chaîne de télévision privée.
— Ça a fâché mon père, sourit Julka. Il nous reproche de manquer de diplomatie.
— Je trouve qu’il n’est pas nécessaire de provoquer les gens, répond Roman. Tu oublies de préciser que vous manifestiez en détournant les slogans de Solidarność et le symbole de l’Armée de l’intérieur…
La conversation se poursuit en anglais, que tous deux parlent couramment, bien qu’Agata semble parfois avoir du mal à suivre. De temps en temps, Janina se penche pour lui traduire une phrase.
— C’est aussi notre histoire, que je sache. Dans ce pays, on ramène tout au passé. Mais quand les femmes y font référence, tout le monde est scandalisé.
— Tu crois vraiment que pour défendre le droit d’avorter, tu as besoin de convoquer l’Armée de l’intérieur ? la coupe son père avec agacement. Quel est le rapport ?
— Le rapport, c’est de refuser que d’autres contrôlent notre vie. Que ce soient les nazis, les communistes ou les curés. Toi, tu ne supportais pas qu’on décide de ta vie à ta place. On veut la même liberté.
— Tu ne peux pas réduire ça à une question de liberté, objecte son père. Si l’Église s’oppose à l’avortement, c’est au nom du caractère sacré de la vie. C’est son rôle, il est injuste de le lui reprocher. Moi, j’ai grandi sous le communisme. Je sais ce que je dois à l’Église. Ta génération l’a oublié.
— Papa, l’Église dont tu parles défendait les gens contre les abus de pouvoir de l’État. Aujourd’hui, elle soutient le pouvoir ! s’écrie la jeune fille.
— Irena n’est pas venue nous écouter nous disputer. D’ailleurs vous avez gagné, le gouvernement a fait marche arrière. Qu’est-ce que tu veux de plus ? Maintenant, je vous propose de nous restaurer !
Ils vont s’asseoir dans la salle à manger moderne au mobilier minimaliste. Le soleil illumine les murs blancs, les grandes toiles abstraites aux couleurs vives.
Dans la lumière chaude, le visage d’Agata est pensif.
À la fin du repas, elle s’adresse en anglais à son fils :
— Tu es injuste avec Julka. Pardonnez-moi, Irena, c’est plus facile pour moi de dire cette chose en polonais.
Janina se rapproche pour traduire ses paroles à Irène :